Ils prétendent s'appeler Franck Alavo et William Kouyami. Et font partie d'un réseau basé au Bénin qui a diffusé en Suisse romande, sur des sites internet, des petites annonces plus que surprenantes. Sur http://www.lyoba.ch, celle de Franck Alavo, numéro 132482, indique: «Vend singes de toutes les races. Ils sont élevés à la main et sont très doux et sociables. Ils sont en règle (vaccinés, tatoués, pedigree), prix à débattre.»

Interrogé par téléphone, le dénommé William Kouyami confirme qu'on peut lui acheter un singe pour 850 euros. Le «produit», pour reprendre son expression, est livré avec toutes les autorisations nécessaires. Mais ne doit-on pas en demander une aux autorités helvétiques? Il est formel: «Non, non, vous aurez tous les papiers dont vous avez besoin.» Les animaux, précise-t-il, viennent d'Europe, de Tokyo et des Etats-Unis. Ils sont reproduits en élevage dans les locaux de sa compagnie, au Bénin. Peut-on visiter cet élevage? Non, mais le client pourra choisir entre quatre singes qui lui seront apportés par le livreur. Quant au paiement, il doit être effectué au bénéfice de Oluwa Akakpo, domicilié à Cottonou, près de la capitale. Dès réception du versement, un téléphone sera passé à la «centrale de Monaco», laquelle livrera directement le «produit» au domicile du client.

«Nous vendons des singes de trois mois à deux ans, avec tous les papiers afférents à la légalisation et à la détention des singes chez soi, prétend de son côté Franck Alavo. Nous sommes rigoureusement autorisés par la loi à délivrer au client des certificats lui permettant de se déplacer avec son singe dans toute l'Union européenne et même aux Etats-Unis.»

C'est absolument impossible, affirme Luc Magnenat, au service du vétérinaire cantonal genevois. «En Suisse, un particulier a fort peu de chances d'obtenir une autorisation de détention pour un singe. L'animal restera à la frontière.» «Comme le paiement doit avoir lieu avant la livraison, on pense plutôt à une arnaque. Dans un sens c'est mieux ainsi. Il n'y a pas de singe, juste des pigeons», déclare de son côté Jean-Luc Mermoud, adjoint au vétérinaire cantonal vaudois.

Les premières annonces ont été publiées il y a un mois environ sur http://www.lyoba.ch, http://www.romandie.com, http://www.trouvez.ch et http://www.tempslibre.ch (site qui n'a aucun lien avec le présent quotidien). Toutes les espèces de singe sont proposées: saimiris, capucins, ouistiti, gelada, gorille, maki-catta, maki-vari, etc. Ils sont décrits comme «mignons», «câlins» et «très motivés pour les promenades». «Ce sont des singes idéaux», affirme une annonce postée le 5 avril sur http://www.tempslibre.ch. Les trafiquants proposent également des crocodiles, des varans, des tortues de mer, des pythons, des panthères et même des gazelles, ainsi que des têtes d'éléphant («jolis specimens à prix abordable») et de l'ivoire. Les compagnies, hébergées par voilà.fr et yahoo.fr, s'appellent Allservicesa, Private Parks, Animal Campaign et Fidel Compagnon.

Comme les premières annonces apparaissaient avec, en marge, un écusson genevois, l'office vétérinaire fédéral a alerté les autorités genevoises compétentes. Celles-ci ont vainement tenté d'entrer en contact avec les annonceurs par e-mail, afin de les localiser. Puis, il y a une dizaine de jours, informé à son tour de l'existence de ces annonces, le vétérinaire cantonal vaudois a essayé, là encore sans succès, de remonter la filière avec l'aide d'un informaticien.

Le Temps a eu plus de chance: nous avons reçu par e-mail une demande de confirmation d'ordre d'achat. Pour en avoir le cœur net, il suffirait de renvoyer le document. Mais l'ONG Traffic, créée par l'International Union for Conservation (IUCN) et le WWF, le déconseille vivement: «Vous pouvez demander à voir les animaux, mais si vous vous faites passer pour un client potentiel et qu'il s'agit réellement de trafiquants, ils risquent d'aller capturer un animal avant même que vous passiez commande. Ne le faites pas», prévient Sabri Zain, porte-parole de Traffic à Cambridge.

Il y a une semaine, on trouvait encore plus d'une dizaine de ces annonces sur les quatre sites internet romands concernés. Mais suite à notre appel téléphonique, la rédaction de http://www.trouvez.ch a décidé de les retirer au plus vite et de prévenir ses confrères.

Quant à Luc Magnenat, il estime à présent que «cette histoire est davantage un problème national que cantonal. Nous allons relancer l'office vétérinaire fédéral».