Psychologie

Le «sisu» est en vous, partez à la découverte du courage intérieur

La Finlande figure dans le classement des pays les plus heureux de la planète. Son secret? Sa population cultive cette vertu tripale constituée d’un mélange de courage, de résilience, de cran, de ténacité et de persévérance

Sisu est incontestablement le mot préféré des Finlandais. Tirant son origine d’un passé indéterminé, ce terme, qui n’a pas d’équivalent en français, a été élevé au rang de mythe national lors de la guerre d’Hiver en 1939, lorsque le pays a été envahi par l’Union soviétique. «Les Russes avaient trois fois plus d’effectifs que les Finlandais et trente fois plus de chars d’assaut, relate Joanna Nylund dans Le sisu, l’art finlandais du courage (Ed. de l’Homme). Le sisu était la seule chose que les Finlandais possédaient en plus grande quantité que les Soviétiques. Et c’est la raison pour laquelle ils ont miraculeusement triomphé.»

L’éloge de l’inconfort

Que signifie exactement ce terme? «Il est impossible de comprendre la Finlande et les Finlandais si l’on ne comprend pas d’abord le sisu», assure Joanna Nylund. Pour rappel, trois S définissent le pays: sisu, sauna et salmiakki, un bonbon de réglisse salé dont raffolent ces Nordiques. Comme bien des constructions culturelles enracinées dès la naissance, le sisu est cependant quelque peu insaisissable.

«Littéralement, il signifie «les tripes», car selon la croyance ancienne, la force prend sa source dans le ventre. Il englobe toutefois plusieurs traits de caractère», tels que l’aptitude à faire face à la rudesse de l’hiver, par exemple. Affronter le blizzard en se rendant au travail ou des mois entiers de grisaille saupoudrée de neige mouillée, de même que la nuit polaire durant laquelle le soleil ne s’élève pas au-dessus de l’horizon, exige en effet une bonne dose de sisu.

Pour le renforcer, les Finlandais aiment commencer la journée avec une baignade hivernale appelée l’avantouinti (avanto: «trou dans la glace»; uinti: «baignade»). En été, ils se retirent trois ou quatre semaines au mökki, un chalet d’été rudimentaire. «Le confort moderne vient flétrir l’idéal finlandais du souverain sisu. Nos ancêtres ont développé leur résilience par le dur travail de la terre. Nous défendons cet idéal en nous retirant des semaines entières au chalet pour y couper du bois, transporter l’eau et, plus généralement, prendre les choses comme elles viennent.»

Ainsi, le mökki ne dispose pas toujours de chauffage central, d’électricité et d’eau courante. «Faire la vaisselle dans l’eau glacée, à quatre pattes au bord d’un lac, est si romantique.» Les randonnées dans la nature sont en outre indissociables du sisu. «La nature nous apprend l’autosuffisance. Savoir distinguer ce qui est comestible de ce qui ne l’est pas renforce la confiance en soi.»

Beaucoup d’air pur et peu de bichonnage

Quid des tout-petits? Doivent-ils eux aussi faire preuve de stoïcisme? Initiés au sisu dès leur naissance, les bébés finlandais font la sieste dehors dans leur landau, et ce même lorsque le thermomètre affiche des températures négatives. Les enfants jouent par ailleurs dehors qu’il vente, qu’il neige ou qu’il grêle. Cette question est d’ailleurs au cœur du sisu: qui commande? Vous ou les conditions naturelles?

«J’ai grandi sur la côte sud de la Finlande où les hivers sont dans l’ensemble plus cléments qu’au nord, poursuit Joanna Nylund. Un hiver des années 80 a cependant été exceptionnellement glacial, avec des températures de – 33 degrés pendant des semaines. Je suis allée à l’école à pied, comme d’habitude. Avec trois couches superposées de sous-vêtements, deux paires de moufles, deux tuques et un cache-nez. J’ai trouvé l’expérience exaltante. Une fois que l’on a défié les éléments, ils n’ont plus rien de terrible. Et si vous les y encouragez, vos enfants seront du même avis.» Elle ajoute que surmonter son inconfort stimule l’estime de soi. «La joie attend de l’autre côté de l’endurance!»

Paavo Nurmi, un athlète hors du commun

Cette aptitude à braver vents et giboulées a donné naissance à des athlètes hors du commun. Paavo Nurmi, célèbre coureur de fond, est l’archétype du Finlandais «fort et silencieux» depuis des générations. Aux Jeux olympiques de Paris en 1924, alors que 23 des 38 participants au cross-country abandonnèrent l’épreuve en raison d’une température de 45 degrés (huit d’entre eux furent transportés sur des civières, un autre perdit connaissance), Paavo Nurmi ne montra que de légers signes d’épuisement. Il attribua sa résistance au sauna finlandais et à la force de son mental. «Le mental fait tout. Les muscles? Des morceaux de caoutchouc. Tout ce que je suis, je le dois à mon mental.»

A cet égard, apprendre aux enfants à ne pas capituler à la première difficulté est indispensable au développement du sisu. «La première fois que j’ai trébuché sur mes patins à glace à l’âge de 4 ans, ma mère m’a applaudie du bord de la patinoire, se souvient Joanna Nylund. J’ai voulu partir. Ma mère a souri pour m’enhardir et je l’ai entendue crier: «Rohkeasti vaan!», qui signifie «De l’audace!». Cette expression caractérise notre façon d’élever les enfants. Les parents finlandais préfèrent autonomiser leurs rejetons dans la bonne humeur plutôt que de les surprotéger. Ils encouragent une attitude fonceuse qui les pousse à surmonter les obstacles.» Cet idéal est l’essence même du sisu. Si Joanna Nylund confie n’être jamais devenue une bonne patineuse, elle entend encore l’exhortation «Rohkeasti vaan!» à chaque fois qu’elle redoute une situation.

Quelques pistes pour commencer

Comment s’entraîner à cet art si l’on n’a pas été biberonné au sisu? «Arkiliikunta est un concept finlandais qui invite à bouger dès que l’occasion se présente. Allez au travail à pied ou à vélo, prenez l’escalier, mais aussi apprivoisez l’eau glacée. Ne laissez pas le climat décider pour vous! Offrez-vous aussi des moments de solitude dans la nature, accrochez-vous à vos rêves, et surtout ne baissez jamais, jamais les bras.» C’est en sortant de sa zone de confort que l’on dynamise son existence et que l’on renforce cet insaisissable courage intérieur.

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