C’est une tendance de fond qui marque, peut-être, la fin d’une utopie. Celle d’une information en ligne interactive, où les commentaires sont censés enrichir, contester ou compléter le contenu des articles. Celle d’une information partagée qui ne serait plus le privilège des seuls professionnels. Mais voilà, ce monde idéal n’existe pas, et les commentaires en bas d’articles ont fini par déraper dans l’incivilité, la vacuité ou l’invective. D’où la décision de plusieurs sites américains de renoncer à cet espace dédié.

Fin septembre, le site «Vice» a franchi le pas, estimant que même si cette agressivité n’est le fait que d’une petite minorité, elle polluait le fil des commentaires, intimidaient les lecteurs constructifs et, à terme, desservaient les contenus. Fin 2013, «Popular Science» a également fermé les vannes: les commentaires étaient devenus les concurrents directs des articles. Les premiers modelant d’avantage l’opinion publique, donc les politiques, donc le budget alloué à la science.

Parmi les autres arguments évoqués pour justifier cette suppression: la dépréciation du débat, des interventions commerciales sans lien avec les articles, un coût de la modération devenu trop élevé, et surtout une migration des discussions sur les réseaux sociaux.

Colère des internautes

Au risque de perdre leur auditoire sur Facebook ou Twitter, des sites comme «Reuters», «Chicago Sun-Times», «The Daily Dot», «The Verge», «The Toronto Sun», «Recode» ou le «National Journal» ont choisi d’abandonner l’interactivité. Au lieu d’une déperdition, ils ont vu leur trafic augmenter. Il n’en va pas toujours ainsi. Lorsque le «Huffington Post» a mis fin aux commentaires anonymes sur sa plateforme, il a provoqué la colère des internautes.

Ce qu’il faut dire, c’est que les Etats-Unis, au nom de la liberté d’expression, n’ont jamais demandé à leurs internautes d’intervenir sous leur véritable identité, les autorisant à utiliser des pseudonymes. Une attitude qui protège les populations les plus faibles mais autorise aussi tous les abus liés à l’anonymat: «plus la responsabilité individuelle devient diffuse, plus les gens ont tendance à déshumaniser les autres et à devenir agressifs envers eux», dit Alfred Bandura, spécialiste américain des médias.

Maintenir le lien avec les lecteurs

Comment alors éviter les commentaires haineux ou sans consistance tout en maintenant un lien dynamique avec ses lecteurs? On peut faire comme «Le Temps» qui n’a que très rarement ouvert ce type d’espace sur son site mais qui a toujours encouragé la curation via ses débats, chroniques et blogs, ainsi que par sa page Facebook. On peut aussi choisir la transparence, à l’image de la plupart des titres en Suisse romande, en exigeant des utilisateurs qu’ils s’identifient sous leur vrai nom, garantie de leur engagement. C’est sur ce principe que repose toute la stratégie de Facebook. Le réseau social à 1,5 milliards d’utilisateurs vérifie chaque identité et n’autorise l’usage du pseudonyme qu’exceptionnellement, pour des personnes ou des groupes particulièrement exposés, et qui risquent leur vie.

Le filtrage peut aussi s’opérer par des obstacles, notamment techniques, à la libre publication. Problème néanmoins. En général, il dissuadent les bonnes volontés mais pas les trolls et leur envie de nuire.

L’autre grand garde-fou, c’est la modération, avant ou après publication, qui doit reposer sur une charte lisible et accessible à tous. Un outil de référence, spécifique à chaque titre. Les plus grands médias emploient leurs propres modérateurs, mais faute de budget, d’autres se tournent vers des logiciels qui font le tri automatiquement.

Cette tendance à abandonner les commentaires, signe-t-elle l’abandon d’une information horizontale comme l’a rêvé internet? Non, la diversité des points de vue, l’expertise et la pertinence de certains commentaires sont d’incomparables contributions. Les sites d’information le savent. L’idée est donc de les mettre en valeur et de les regrouper en curated conversation pour nourrir le débat. Mais comment? C’est tout le défi de demain.