On en connaît tous. On connaît tous des couples qui se sont rencontrés grâce à Internet (sites ou applications) et vivent le parfait amour avec mariage à la clé. Et on la voit, avec amusement et un brin d’admiration, cette jeune génération qui va sur Tinder comme elle respire, sans même y penser. Du coup, on se prend à rêver. Si nous aussi on visitait ce grand marché de la romance connectée qui permet d’approcher de potentiels galants(e)s qu’on ne côtoie jamais dans notre quotidien balisé? Avec un tel nombre de possibilités, il y en a forcément une qui va matcher, non? La technologie se met au service des corps et des cœurs, pourquoi la snober?

Lire aussi:  Trouvez le bonheur amoureux avec l’ethnologie sexocorporelle

Parce que ce n’est pas si simple, répond Nathalia L. Brignoli, dans «Le chaos de la séduction moderne», qui vient de paraître. Les sites et les applis ont le défaut de leurs qualités. Et ce défaut, qui est structurel, s’appelle cumul, zapping, excès. Parce qu’ils sont entraînés par la Loi de Gabor qui veut que «tout ce qui est techniquement faisable sera fait jusqu’au bout», les utilisateurs des sites multiplient les conquêtes, simultanément. Or comment investir un rendez-vous quand on entretient plusieurs histoires en parallèle «au cas où»? Comment rencontrer, au sens fort et impliqué du terme, une personne quand on chatte avec cinq autres cibles dans la même journée? L’amour est un élan et il a un ennemi: le morcellement.

L’empire du bluff

Mais ce n’est pas tout. Dans son ouvrage qui comprend des témoignages parfois drôles, toujours éloquents, la journaliste, qui a été rédactrice en chef d’«Elle Suisse», recense d’autres travers de la drague en ligne: le mensonge, un grand classique de la séduction masquée. L’absence de chair et de voix, des indicateurs puissants en termes d’affinités. La virtualité originelle qui, pour certains, fera toujours de la relation, même actée, une chimère qu’on peut facilement effacer. Ou encore la mauvaise réputation du procédé, un gros, très gros boulet: «J’espère en tout cas que je ne vais pas rencontrer la femme de ma vie sur le Net, j’utilise ce moyen pour tirer des gonzesses, mais c’est un moyen minable, provisoire», témoigne ce jeune homme de 25 ans dans «Le chaos de la séduction moderne».

Lire aussi:  Pour les nouvelles générations, le couple n’est plus un but en soi

Démocratique et vite intime

Certains psys, pourtant, défendent les sites de rencontre et leurs raisons sont estimables. Auteur de «Tout pour plaire… et toujours célibataire», la psychanalyste Sophie Cadalen dit sa confiance dans l’écrit. «On parle beaucoup de mensonge et de masque sur le Net, mais la correspondance permet au contraire d’arriver assez vite à un niveau d’intimité que le contact physique pourrait parfois empêcher.»

Nombre de couples se façonnent une image rêvée de leur partenaire alors qu’ils se côtoient tous les jours. Les névroses n’ont pas attendu le Net pour s’exercer.

De plus, abondent d’autres partisans, le Net est démocratique. Souvent gratuits pour les femmes, bon marché pour les hommes, les sites de rencontres créent du lien sans distinction de classe, ni d’origine géographique. Enfin, reprend Sophie Cadalen, nul besoin d’Internet pour vivre l’autre comme un fantasme. «Nombre de couples se façonnent une image rêvée de leur partenaire alors qu’ils se côtoient tous les jours. Les névroses n’ont pas attendu le Net pour s’exercer», tacle la psychanalyste.

L’art du plan B

«C’est vrai, rétorque Nathalia L. Brignoli, mais Freud a établi que les névroses sont inexistantes dans un environnement sauvage et donc liées à la civilisation. Or plus cette civilisation est sophistiquée et, dans le cas présent, "technologisée", plus les névroses sont marquées», insiste la journaliste. Qui parle dès lors d’une «nouvelle dramaturgie de la communication». Avec Internet et l’avènement de «l’empaillé moderne derrière son écran», les adeptes passent à côté du kaïros, cet instant T qui échappe à tout contrôle et met en présence deux êtres avec une force, voire une brutalité, qui fait date. «La nouvelle communication induit un contrôle, une distance émotionnelle et une maîtrise du lien qui faussent la donne amoureuse. Elle se réserve des ouvertures multiples, des portes de sortie permanentes, des filets de secours, des plans B, tout cela multiplié à l’infini.» Résultat, un rapport immature à la réalité et, au bout du compte, une immense frustration.

Lire aussi:  Lorsque les réseaux sociaux excitent la jalousie

Un immense marché

D’autant que l’amour sur Internet est aussi un marché qui rapporte gros (1,13 milliard de dollars en 2013, selon la dernière évaluation globale), ce qui ajoute à la sensation de manipulation, précise la journaliste. Ou quand le pécheur devient poisson… Mais cet aspect est secondaire. Ce qui frappe surtout en lisant les témoignages réunis dans cet ouvrage, c’est cet aspect de cumul, de zapping, et, du coup, cette sensation persistante d’amour au rabais. Christophe, 27 ans: «Il doit bien y avoir 80% de fausseté chez ceux qui utilisent Internet. Des mecs se font trois, quatre filles en même temps pour décider trois mois après laquelle ils préfèrent. Je pense que les femmes sont devenues, encore plus qu’avant, un objet.»

Lire aussi:  Quand les échecs amoureux se répètent et se ressemblent…

Pareil constat avec Marina, 45 ans: «Il m’est arrivé d’avoir de belles rencontres, très fortes, sur les sites, mais, le plus souvent, après quelques mois, le gars disparaît sans donner signe de vie. C’est très déstabilisant. Plus tard, je découvre qu’il est déjà en couple, mais cherchait juste une évasion.» Katia, 50 ans: «Je pense qu’il y a 98% de déchets sur Internet. On est dans le domaine de l’illusion, du mensonge. J’ai eu affaire à quantité d’affabulateurs… Je pense que les sites sont surtout faits pour avoir des aventures ou pour meubler une solitude. Personne ne se mouille, ne prend aucun risque. Maintenant, j’ai limité mon utilisation, j’y vais au maximum une fois par mois.»

La tentation, plus forte que le sentiment

Car il y a ça aussi: les risques d’addiction. Dans le magazine «Psycho» de janvier 2015, l’auteur David Foenkinos parle d’un ami à lui qui n’est ni un dragueur compulsif, ni un infidèle chronique, mais qui ne parvient pas à s’attacher à la «femme absolument adorable» rencontrée sur un site, car il est victime de «la grande féerie de la séduction perpétuelle». «Avant, on était heureux de rencontrer quelqu’un sans se dire qu’une autre personne nous attendait peut-être quelque part, poursuit l’écrivain français. Quand John Lennon rencontre Yoko Ono, se demande-t-il un instant si une autre femme lui correspondrait mieux? Non.» David Foenkinos observe, impuissant, cet ami «traversé par le désir des autres rencontres». «Je sais qu’il va quitter cette femme pour laquelle il a des sentiments. Et je sais qu’il la regrettera à coup sûr, mais il sera trop tard quand il reviendra à elle. On oublie trop souvent que le cœur se conjugue au présent.»

Lire également:  Mariage gay, tsunami d’émotions

Autrement dit, les sites ne sont pas qu’un outil de séduction. Ils sont eux-mêmes une séduction. Contre laquelle il faut s’armer pour ne pas passer à côté de l’amour incarné. Le remède? Dès qu’il y a crush, rencontrer très vite la personne et fermer son écran. Le reste est affaire d’implication, d’exploration et d’ajustements. La vie, quoi.


Le chaos de la séduction moderne, Nathalia L. Brignoli, Favre, 2017