Il s'appelait le Joola. C'était un bateau. Plus que cela, un morceau d'Afrique. Avec sa pagaille, ses couleurs éclatantes sur les vêtements, sur les coques des pirogues l'entourant aux escales, ses éclats de rire de passagers – nombreux, toujours trop nombreux. Ses «banas-banas» (colporteurs) aussi, les mamans de la Casamance, chargeant dans le navire pour revendre à Dakar tous les fruits mystérieux et sucrés de cette région qui fut, avant qu'une guerre d'indépendance n'y éclate il y a vingt ans, le grenier à vivres du Sénégal. Dakar, la capitale lointaine, est coupée de ce paradis du Sud par les séquelles de la colonisation, par la Gambie, une création anglaise dont les frontières furent dessinées, dit-t-on, par les boulets tirés de part et d'autre d'une canonnière naviguant au milieu du fleuve Gambie.

Embuscades rebelles sur la route reliant la grande ville de la Casamance, Ziguinchor, à la frontière sud-gambienne, franchissements des douanes, traversée aléatoire du bac sur le fleuve Gambie, frontière nord-gambienne, puis route épuisante sur 400 kilomètres jusqu'à Dakar: le trajet automobile de la Casamance jusqu'à la capitale du Sénégal peut prendre de 10 à 24 heures, voire plusieurs jours si le bac est en panne où ses employés en grève. Les Casamançais, peuple essentiellement rural, n'ont pas les moyens de se payer l'avion, qui en 40 minutes relie Dakar à Ziguinchor. Alors le Joola, c'était aussi l'autoroute, le chemin de fer, le cordon ombilical entre le nord et le sud du Sénégal qu'il reliait à moindre coût en environ 18 heures. Un monument.

Mais un monument en péril dès sa mise à l'eau, en 1990. Un monument qui a sombré en dix minutes, le 26 septembre dernier, vers 23 h 10, au large des côtes gambiennes par 25 mètres de fond. Officiellement, il a emporté vers une mort effrayante quelque 1220 personnes. Il y en avait bien plus, peut-être 1500, voire 2000: par définition les manifestes d'embarquement ne recensent pas les resquilleurs, ceux qui sont montés à bord en glissant quelques francs CFA aux militaires chargés du contrôle des billets, pratique courante sur le Joola. Le nombre des passagers qui ont disparu cette nuit-là est en soi accusateur pour l'armée, qui en assurait l'exploitation: le bateau était conçu pour transporter au maximum 600 personnes, équipage compris. Il n'y eut que 65 rescapés, aujourd'hui encore traumatisés.

Six semaines après ce naufrage, le pire qu'ait connu l'Afrique, plus terrible que ne le fut celui du Titanic, la commission d'enquête voulue par le président sénégalais, Abdoulaye Wade, a rendu, lundi, ses travaux*. Des résultats accablants pour l'Etat, les concepteurs du bâtiment, l'armée qui gérait le bateau, le commandement du navire, le Ministère des transports. Presque au même moment, le président limogeait tout son gouvernement, premier ministre en tête. Les ministres des Transports, de l'Armée, le chef d'Etat-major de la marine avaient déjà été remerciés depuis plusieurs semaines. Mame Madior Boye, première femme à avoir occupé un poste de premier ministre au Sénégal a ainsi payé ses déclarations intempestives aux lendemains de la tragédie dont elle avait attribué la responsabilité à une «tempête».

Il n'y a pas eu de tempête sur le Joola ce 26 septembre. Tout juste un gros grain tropical – une forte pluie avec coups de vent – auquel le bateau aurait dû facilement faire face. Si, entre autres, le commandement du bateau s'était régulièrement enquis de la météo, ce qui n'a pas été fait. Mais ce n'est là qu'une des toutes petites causes, mineures, de la tragédie. Fondamentalement, ce qui a coulé le bateau et ses passagers, c'est l'incompétence, l'incurie, le laxisme, les passe-droits. Ainsi, lorsque le Joola quitte le port de Ziguinchor ce jeudi après-midi aux environs de 13 heures, il est déjà surchargé de passagers. Plus de 900 billets ont déjà été vendus. Près de deux fois la capacité autorisée.

Les voyageurs envahissent les ponts, les passerelles, trouvent à s'installer où ils peuvent, en haut. Le bateau, comme il l'a toujours fait, gîte alors à bâbord. Un défaut que l'on pourrait corriger en utilisant les ballasts d'eau qui équilibrent le navire. Mais ils n'ont pas été correctement remplis. Le fond du bâtiment n'est donc pas lesté comme il le faudrait pour abaisser le centre de gravité. Et il ne faut pas compter sur le fret pour stabiliser l'ensemble: on approche de la fin d'une maigre saison des pluies, il y a peu de fruits à charger. Les deux camions, le véhicule 4x4 et les quatre automobiles qui prennent place en dernier dans la zone de fret ne stabiliseront pas plus le dangereux édifice flottant: La commission d'enquête note que, comme cela arrivait souvent, ils n'étaient pas arrimés. C'est ainsi que le bateau s'engage sur le fleuve Casamance, en suivant le chenal qui lui permet de rallier l'île de Karabane, coin de paradis, à l'embouchure.

D'autres passagers, au moins une centaine, profitent de l'escale pour grimper à bord. Le bateau s'engage alors sur l'océan. Vers 23 heures, la pluie pousse les passagers à se mettre à l'abri du côté bâbord des ponts supérieurs, le navire penche, un coup de vent le pousse un peu plus. Un rescapé raconte le bruit qu'il a alors entendu: celui des véhicules non arrimés basculant sur le côté gauche. Le navire se couche à bâbord. L'eau entre par les hublots, c'est la panique, les hurlements. Dix minutes plus tard le Joola chavire complètement. Des victimes mettront des heures à mourir, dans le noir, continuant à respirer dans des poches d'air, jusqu'au lendemain. Il n'y aura que 65 miraculés. Le vrai miracle est que la tragédie ne se soit pas produite avant, pendant les douze ans où le bateau a navigué dans les mêmes conditions.

Rapport disponible sur le site http://www.gouv.sn/joola