Neige

Le ski de randonnée est de plus en plus diversifié

Plus léger et plus large que naguère, le ski de randonnée ne cesse de faire de nouveaux adeptes. Des passionnés dispensent leurs conseils

Il est 18h30, l’heure des cimes. Toutes les lueurs vacillantes de leurs lampes frontales convergent vers le plateau de Carrefour, au-dessus de Verbier. La lune, presque pleine, vient de quitter les crêtes des Attelas et recouvre les pentes timidement enneigées d’un reflet métallisé. Alors que les autres, en bas, dans la station, se laissent aller aux joies de l’apéro, c’est à une autre ivresse qu’ils se préparent: celle du dénivelé. Leur combinaison est fine et saillante, et leurs skis, (oh, très légers!), ils les portent à une main, comme un Parisien sa baguette de pain.

Eux, ce sont les 273 participants de la 13e édition du Trophée Verbier Sport Plus. Des randonneurs fanatiques de la partie la plus laborieuse de leur discipline: l’ascension. Si bien que les skis, à leurs pieds, ne sont destinés qu’à cela: monter. Moins de 900 grammes la paire, environ 6 centimètres sous le pied.

Quand sonne le départ, ils s’envolent à un pas rythmé, plutôt ­allegretto. D’ailleurs, on entend plus que ça, le frottement des peaux de phoque sur la neige durcie par la dameuse et, parfois, ils respirent. Les premiers avaleront les 962 mètres de dénivelé en moins de 40 minutes. Entre nous, c’est un exploit.

Depuis l’année passée, les participants sont séparés en deux groupes: la course populaire et les élites. Un critère de sélection? «Pas vraiment. Nous avions remarqué que l’arrivée du matériel très léger utilisé pour la performance intimidait les coureurs amateurs. Ceux qui souhaitent faire la course tranquillement pour le plaisir peuvent prendre le premier départ à 18h30», explique Philippe May, le directeur de l’Ecole suisse de ski de Verbier, organisatrice de l’événement. «Mais aujourd’hui, on ne distingue plus vraiment de différence entre les deux catégories car la majorité des coureurs possède un équipement haut de gamme, spécialement utilisé pour ces courses. Avec cette évolution, le sport est devenu plus performant.»

Sous l’influence des sports d’endurance d’une part et du ski hors-piste de l’autre, le ski de randonnée se décline de manières diverses, selon la qualité de la neige et l’excursion prévue. «Porter du poids superflu est totalement irrationnel!» s’emporte Frédérique Favre, randonneur. Son collègue, Pierre Cauderay, qui s’apprête à participer à la Patrouille des glaciers, explique: «Il existe une équation du «peau-de-phoqueur» que l’on applique pour la Patrouille des glaciers. Grossièrement, 100 grammes économisés sur un pied réduit le temps du grand parcours de 10 minutes.»

Avec le succès de la course de ski alpinisme – c’est ainsi qu’on appelle le ski de randonnée de compétition –, la guerre au gramme superflu influence le monde des randonneurs «saucisson-fromage-coup-d’rouge-au-col-là-bas-en-haut» qui se veut plus exigeant en termes de matériel et de neige. Les forums et sites spécialisés l’attestent. Le nombre de sorties de ski de randonnée recensées sur Camptocamp.org, plateforme dédiée et gérée par la communauté montagnarde, témoigne d’une hausse de 40% en deux ans. Sur la saison 2012-2013, 2350 publications, concernant la Suisse, ont transité entre les internautes, leur permettant d’évaluer les conditions sans avoir à sortir le ski dehors.

L’effet boule de neige s’est aussi abattu sur les autres médias. «La randonnée tient depuis peu une place importante dans les films de ski et de snowboard. Aujourd’hui, l’aspect découverte est un élément assez central d’un récit de rider. On voit plus fréquemment des plans de marche d’approche, de tentes plantées au milieu de la neige ou de personnes au coin d’un feu dans un refuge», explique Guillaume Wurlod, étudiant en sciences de l’environnement, lui-même heureux propriétaire de cinq paires de skis, chacune dédiée à une manière d’aborder la neige.

Une mode? Le guide de montagne et responsable de la sécurité au Freeride World Tour, Claude-Alain Gailland, est plus cartésien: «Cette évolution agit sur la notion de plaisir. Le matériel disponible aujourd’hui élargit le champ d’action des randonneurs.» Cette année, il a craqué pour une paire de skis larges, montés avec des fixations de randonnée. Et ses collègues, feraient-ils le même choix? «Au début, les guides redoutaient les skis légers, pas assez solides à leur goût. Les larges étaient réservés aux freeriders en mal de sensations fortes. Maintenant, les guides ont totalement adhéré aux fixations légères et sont de plus en plus adeptes des skis larges… Il faut bien suivre les clients!» ironise-t-il.

Dans les magasins, l’offre de skis de randonnée s’est fortement élargie. Chez Zanskar Sport à La Fouly, les marques présentes en rayon offrent chacune plusieurs modèles en réponse au moindre caprice de l’acheteur averti. Les discussions y traitent de poids, de largeur, mais depuis trois ans, sous l’influence du snowboard, on parle aussi de rocker: le relèvement de la spatule sur plusieurs dizaines de centimètres, qui améliore la flottabilité en poudreuse et assure les sensations fortes.

«En général, les amateurs cherchent la polyvalence et désirent un ski léger pour la montée qui permette d’obtenir le plus de plaisir en descente», remarque Jacques Cloutier, propriétaire et gérant du magasin.

Ce bon compromis, Yves Gouzer, skieur depuis plus de cinquante ans, l’a trouvé. Heureusement d’ailleurs, car avant cela, ses vieilles lattes ternissaient tant ses sorties alpines qu’il commençait à rêver de charentaises. «Il y a quatre ans, j’ai tout de même décidé d’acheter une paire plus légère, des fixations minimales et des peaux qui glissent à la montée. J’ai tout d’un coup rajeuni de 10 ans! Maintenant, j’arrive au sommet en pleine forme pour suivre mes enfants à la descente.»

Les peaux de phoque rangées dans le sac, le sport devient alors art et les skis des fusains. Question style, il y a deux choix. Les adeptes de l’ancienne école laisseront sur la neige un dessin géométrique: des traces alignées à la perfection, des courbes rythmées et régulières attestant d’un déhanché impeccable et d’une «souplesse militaire». Ceux de la nouvelle école, sous l’influence des snowboarders graffeurs de pentes vierges, se laisseront aller à la vitesse et iront visiter le relief en trois dimensions ornant de-ci de-là les pentes d’une courbe leste.

Alors, vous êtes plutôt montée ou descente? Le ski est parfois le miroir de l’âme.

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Proverbe chinois

«Quand tu es arrivé au sommet de la montagne, continue de grimper»
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