Au fond de son magasin aux allures de chalet gstaadien, avec portes de bois peint et bonnets Prada, Christian Dunant se saisit délicatement d'un ski. «Vous voyez, dit-il en le retournant, c'est un Bogner, un ski 100% suisse, au design épuré, composé de bois de bambou et de métal poli. C'est sobre et beau. C'est à peine si le logo apparaît timidement sur la spatule.»

Le directeur d'Hofstetter Sport, à Genève, pointe là une tendance de la saison: en 2006, le ski tire du côté du beau et du raffiné. La sobriété de sa robe éclipse les couleurs fluo, les gros logos criards. Une vague d'inspiration qui touche les produits de luxe, comme celui que Christian Dunant tient entre les mains. Mais pas seulement. Cet hiver, la plupart des grandes marques se sont engouffrées dans la brèche du ski de style.

Salomon, Rossignol ou encore K2 sortent par exemple de petits chefs-d'œuvre sur planches. Le logo disparaît quasiment, fondu dans la masse graphique, quand il n'est pas expulsé de la surface de la latte.

A tel point qu'il est parfois difficile pour l'œil non averti d'identifier la marque. Chez K2, par exemple, on revisite les œuvres des grands peintres: Toulouse-Lautrec et Dali y passent, remasterisés à coups de motifs urbains.

Autre lubie cette saison: les décors et les matières qui n'ont strictement aucun rapport avec la neige - voire avec le ski. Chez Rossignol, c'est le motif «pousse de bambou» qui impose son côté zen sur le modèle «Scratch» - du bambou, ne se croirait-on pas dans un catalogue de meubles de luxe? Rossignol toujours travaille les effets «texture» sur le modèle «Attraxion» et son décor en simili-daim. Salomon édite une paire de skis en imitation bois, semée de fleurs de paradis toutes roses et exotiquement intitulée «Siam Origins». On est plus près du spa que du caquelon.

«Cette année est marquée par le total look. Le consommateur veut de beaux skis, mais également les bâtons, le casque, et les habits qui vont avec. Tout doit se marier», explique Christian Dunant. C'est que les marques du prêt-à-porter de luxe font une arrivée remarquée sur le marché du ski-wear. Chanel, pour prendre un exemple très médiatisé, propose un look complet, skis reprenant le motif matelassé typique de la maison, moon-boots à chaînes argentées et gros monogramme blanc, sur fond noir.

Le casque lui aussi a de beaux jours devant lui: «Nous sommes à l'orée d'un marché colossal. Le besoin grandissant de se protéger s'allie désormais au désir de posséder un objet aussi stylé qu'un accessoire de mode.» Et voguent les casques à fourrure, ou ceux dont la surface imite le python chic, à assortir aux lattes de la marque Indigo, un label totalement no logo qu'on croirait recouvert de peau de reptile.

Si le beau supplante le bon, c'est une affaire de marketing, aussi. «La dernière révolution majeure, sur le marché des skis, c'était le carving et les skis free-ride, qui permettent d'aborder tous les types de pente. De telles évolutions techniques n'apparaissent que tous les cinq ans environ. Lorsqu'il n'y a pas de changements techniques majeurs, comme c'est le cas cette saison, les producteurs placent leur accroche à un autre niveau. Cette année, ils jouent la carte de l'émotionnel, du beau. Les consommateurs y sont de plus en plus sensibles. Ils veulent vibrer.»

Certes le bon vieux ski, avec sa grosse marque écrite flash, bouge encore: «Il en faut pour tous les goûts, explique Christian Dunant. Mais ce type de décor est désormais réservé à la compétition. Question de visibilité de la marque à la caméra...»

Alors quoi, des skis si beaux qu'on aurait envie de les suspendre au salon, au-dessus du canapé Corbu? Ce n'est pas Simon Jacomet qui dira le contraire. Le concepteur des skis grisons ZAI pose, pieds nus et bonnet sur la tête, pour une publicité Pfister, ses skis en cèdre et titane posés sur une chaise design...