Il y avait déjà le flygskam suédois, ce sentiment de culpabilité qu’on éprouve lorsqu’on prend un avion pour partir en vacances. Née en Scandinavie, cette disposition touche aujourd’hui un pan minoritaire, mais bien réel, de la jeunesse européenne qui préfère réduire son empreinte carbone plutôt que de rejoindre Ibiza ou Londres pour un week-end avec un vol low cost.

Dans les Alpes autrichiennes, c’est le même genre de mot-valise qui a émergé cet hiver. Le skischam signifie littéralement la «honte» de faire du ski. C’est le très sérieux journal autrichien Die Presse, qui, dans un éditorial de février, rapporte que certains Autrichiens commencent à éprouver un sentiment coupable à l’idée de descendre des pistes bien damées spatules aux pieds. En cause? L’empreinte carbone de cette activité. Qui se matérialise par les longs trajets en voiture pour rejoindre les stations d’altitude (selon plusieurs études, les transports représentent environ 60% des émissions de carbone des stations) et l’impact sur la biodiversité imputable aux hordes de skieurs et à la neige artificielle.

La dernière sortie, fatale

«Il est paradoxal que ce soit en Autriche que naisse ce mouvement. Comme la Suisse, le pays est un des fleurons du ski alpin en Europe. Les domaines ont d’ailleurs enregistré une forte fréquentation cet hiver», note Christophe Clivaz. Le député écologiste du Valais au Conseil national rappelle que ce n’est pas le ski en soi qui est mauvais pour le climat. «Quand les domaines de ski alpin font leur bilan carbone, c’est largement le trajet des personnes qui viennent en station qui pèse sur l’empreinte carbone.»

Celui qui est aussi professeur à l’Institut de géographie et durabilité à l’Université de Lausanne, site de Sion, dit ne pas avoir eu connaissance de Suisses qui auraient rangé leurs skis au placard pour protéger l’environnement. Pourtant, ils existent.

Nadia, âgée de 26 ans et étudiante à Neuchâtel, ne pratique plus le ski alpin par militantisme écologique. «J’ai arrêté d’aller au ski à 22 ans. Cela faisait déjà un moment que j’y pensais. J’y allais beaucoup, mais je n’étais pas à l’aise. La dernière fois que je suis allée en station, les conditions étaient horribles, avec de la terre à côté de la piste. Skier sur de la neige de culture me dérangeait. Je suis fan de glisse, mais c’est l’aspect écologique qui m’a fait arrêter», raconte la jeune femme, qui suit un master de biologie et agriculture durable.

Aucun regret

Pour Jo, 23 ans, le cheminement intellectuel est similaire. Avec sa sœur et ses parents, elle a toujours emprunté les transports en commun pour aller faire du snowboard en station ou dans des espaces vierges de constructions humaines. Mais à la sortie de l’adolescence, elle a commencé à culpabiliser en réalisant l’impact sur la biodiversité de ses sorties en snowboard dans la poudreuse fraîche en forêt. «Les effets négatifs du ski pour l’environnement, ce n’est pas que l’empreinte carbone du voyage pour s’y rendre. Ce sont aussi les animaux que les gens dérangent à ski de randonnée ou la flore qui est détruite pour construire une piste de ski.»

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Son snowboard prend la poussière dans la maison familiale à Yverdon. Mais elle ne regrette pas son choix d’avoir stoppé les excursions de sports d’hiver. «Si nous allons tous en montagne, ce n’est pas soutenable pour l’environnement», estime la jeune fille. Elle dit que sa sœur skie toujours, mais se pose de plus en plus de questions.

«Ils n’osent plus me dire qu’ils vont au ski»

Pour Audrey Bovey, membre du bureau suisse de l’ONG américaine Protect Our Winters (POW), la culpabilisation de la pratique d’une activité à cause de son empreinte écologique n’est pas un bon argument pour entraîner un nombre significatif de gens à changer leur comportement.

«Chez POW, nous avons une approche positive. On ne va pas dire à quelqu’un que skier, c’est mal pour le climat. L’inefficacité de cette méthode a été prouvée. On va plutôt mettre l’accent sur les façons dont les gens peuvent changer leur mobilité pour venir à la montagne», juge Audrey Bovey. Nadia elle-même reconnaît qu’elle ne débat plus avec ses proches de leur pratique du ski alpin. «Ma famille et mes amis ne me proposent plus d’aller skier avec eux. J’ai l’impression qu’ils culpabilisent. Quand je sais qu’ils y vont, je leur en parle pour essayer de les convaincre», raconte la jeune femme.

POW encourage donc les amoureux de la glisse à emprunter les transports en commun. En Suisse, de nombreuses stations sont desservies par le train, comme à Verbier. Mais quand le rail existe, il ne rencontre pas toujours son public. «Avec le Magic Pass, il y avait cet hiver une offre pour relier les principales villes aux stations en train ou en bus plutôt qu’en voiture individuelle. Mais ces offres n’ont pas très bien fonctionné», soupire Christophe Clivaz.

Le défi de la durabilité

L’élu valaisan adore la pratique du ski de piste. Il l’assume pleinement. Mais il se remémore la réaction d’une personne qui l’avait reconnu dans la cabine d’une remontée mécanique. «C’était il y a un peu plus de deux ans, avant l’épidémie de Covid-19. J’avais enlevé mon casque et mes lunettes de soleil, et là une dame m’a reconnu. Elle m’a alors apostrophé en me disant: «Monsieur Clivaz, vous êtes un écologiste, vous n’avez pas le droit de faire du ski!» Il en rigole encore, mais n’apprécie qu’à moitié que les Verts puissent être associés – à tort – à une quelconque interdiction du ski.

Une interview de Daniel Yule: «Nous, les skieurs, sommes bien placés pour observer le réchauffement climatique»

Le skischam rencontre t-il aussi un écho chez les professionnels? Le skieur valaisan Daniel Yule, vainqueur de quatre slaloms en Coupe du monde et qui a plusieurs fois pris la parole pour défendre une industrie du ski plus durable, estime que la question principale est: «Comment réduire cette empreinte carbone en maintenant le plaisir du ski?» «Je pense que dans le transport, l’énergie qui alimente les remontées mécaniques et les systèmes d’enneigement, la marge d’amélioration est importante», souligne-t-il. Un grand défi pour les stations, déjà mises à mal par un enneigement déclinant, si elles ne veulent pas renoncer à une partie de leur clientèle.