éducation

Smartphone à l’école: faut-il le bannir ou s’en servir?

L’omniprésence des téléphones portables à l’école s’impose, en dépit des interdictions. Leur usage 
est-il à proscrire ou à investir?

C’est l’histoire d’un resquilleur qui fait beaucoup parler de lui. Dissimulé dans une poche, une trousse, ou entre des cahiers, le smartphone, objet «non grata» dans les écoles, brave chaque jour l’interdit. Des enseignants vaudois ont ainsi récemment été filmés à leur insu en classe au moyen de l’application Periscope. Illégale, cette atteinte aux droits de la personnalité est passible de sanctions devant les tribunaux. Les autorités scolaires du canton encouragent d’ailleurs les enseignants visés à porter plainte systématiquement pour dissuader les élèves. Cette fermeté relance le débat sur la place des smartphones à l’école: doivent-ils en être bannis, ou au contraire devenir les alliés des enseignants?

Téléchargée gratuitement sur les smartphones, Periscope permet à ses utilisateurs de filmer et de diffuser en direct leurs vidéos via leur compte Twitter, propriétaire de l’application. Parmi ses aficionados, des élèves qui filment leur classe et se livrent à une surenchère pour pousser leur professeur à bout, ou le tourner en dérision. Les spectateurs attisent en effet le feu, en direct, en incitant les vidéastes amateurs à en rajouter dans la provocation. Ces derniers n’ont souvent pas conscience de contrevenir à la loi. Or, comme le souligne Juliette Ancelle, avocate spécialiste des technologies de l’information: «Ce qui s’applique dans la vie réelle s’applique aussi sur les réseaux sociaux.»

Avis divergents

Comment l’école peut-elle faire face? Malgré l’interdiction d’utiliser les smartphones en classe, voire sur tout le périmètre de l’école, les violations sont quotidiennes. Confiscation et heures de retenue sont les sanctions les plus courantes. Est-il souhaitable d’envisager des mesures plus draconiennes telles que la consignation des smartphones à l’entrée de la classe ou de l’établissement, voire des détecteurs de métaux? Les avis divergent.

 

Georges Pasquier, président du Syndicat des enseignants romands, y est farouchement opposé. «On doit former des citoyens, pas des machines à obéir», tranche-t-il. Selon lui, l’élève doit pouvoir se dire «je suis libre, mais j’assume». «Reculer sur le terrain de l’éducation sous prétexte que les règlements sont violés serait un constat d’échec monumental!» soutient Georges Pasquier, tout en rappelant qu’il faut appliquer les sanctions en vigueur pour chaque infraction.

Déposer son portable

D’autres arguments sont avancés pour balayer des solutions plus drastiques, comme le fait de déposer son portable à son arrivée pour ne le récupérer qu’à la fin des cours. «La logistique que cela représente avec des centaines d’élèves est inimaginable», sanctionne Grégory Durand, président de la Société pédagogique vaudoise. Le pédagogue n’envisage par ailleurs pas qu’on puisse faire de la veille sur Periscope pour traquer ses utilisateurs. «L’énergie doit être orientée vers l’éducation et la prévention.» Les autorités scolaires romandes ne voient pas non plus l’opportunité de mettre en place une telle veille.

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Parmi ceux qui ne s’opposeraient pas à une consigne au sein de l’école, il y a Benoît Pernet, enseignant au Cycle d’orientation de Bulle. «Face à une recrudescence des infractions, cela pourrait se justifier», explique-t-il. Quant à l’Ecole nouvelle de Lausanne, elle a fait ce choix depuis la rentrée 2015. Ses 160 collégiens (de 10 à 14 ans) déposent désormais l’intrus auprès du bibliothécaire, indique Claude Magnin, doyen du collège. Les gymnasiens de cet établissement privé, eux, ne sont pas concernés par cette mesure.

C’est une telle réalité dans la vie des élèves! Certains n’ont aucun dialogue à ce sujet à la maison, il est donc d’autant plus nécessaire de les entourer et de les sensibiliser aux enjeux liés à ces technologies

A Genève, deux doyennes dans les cycles d’orientation observent la tension grandissante générée par la confiscation des smartphones. Il arrive que les élèves refusent d’obtempérer, observent Anne-Françoise Manrique et Elena Fernandez. Les parents font parfois pression pour lever la sanction, ou au contraire demandent une plus grande sévérité.

Et si les smartphones n’étaient plus honnis, mais admis? Des voix s’élèvent pour dire qu’il est illusoire de vouloir les bannir à tout prix, et qu’il serait même souhaitable de les intégrer, de manière réfléchie, à l’enseignement. «C’est une telle réalité dans la vie des élèves! Certains n’ont aucun dialogue à ce sujet à la maison, il est donc d’autant plus nécessaire de les entourer et de les sensibiliser aux enjeux liés à ces technologies», relève Virginie Pasini, de la Fédération des associations des maîtres du cycle d’orientation. Une autre enseignante plaide pour utiliser ces outils face à un public curieux et demandeur. «Si j’y ai moi-même recours, il est difficile de les diaboliser. Ce qui compte, c’est d’en faire un usage responsable, car on est un modèle pour les élèves.»

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L’attention des élèves est un vrai défi pour les enseignants. Or les smartphones pourraient être utilisés pour mieux la capter. C’est le credo de Stéphane Koch, spécialiste en stratégie numérique et technologies de l’information. «Qu’on le veuille ou non, on est dans un monde dématérialisé. Vouloir censurer ces technologies procède de la méconnaissance. On a peur de ce qu’on ne connaît pas. L’enseignement doit vraiment adopter une démarche proactive et s’approprier ces connaissances», analyse-t-il. Or, aujourd’hui, on empoigne le sujet sous l’angle de la prévention pour ne se focaliser que sur les conséquences négatives des usages, déplore-t-il. 


 

Le fantasme du brouilleur

Pour empêcher les communications via les téléphones mobiles, le brouilleur nourrit l’espoir chez certains enseignants

«Mon grand rêve, ce serait d’avoir un brouilleur», nous a confié un enseignant du secondaire, obligé de rappeler ses élèves à l’ordre quotidiennement. Il n’est pas le seul. En France, certains de ses confrères auraient déjà cédé à la tentation: utiliser un appareil destiné à brouiller les ondes dans l’enceinte de leur classe. Lassés de se laisser déborder par l’utilisation des smartphones par leur auditoire, ces enseignants se seraient ainsi dotés de l’arme fatale… sous le manteau. Car l’utilisation de ces appareils, disponibles à la vente sur Internet, est illégale.

L’interdiction vaut non seulement pour la France, mais aussi l’Union européenne et la Suisse. L’Office fédéral de la communication (l’OFCOM) indique que seules les prisons peuvent utiliser un brouilleur, appelé aussi perturbateur, jammer ou blocker. Une autorisation ne leur est délivrée, sur demande, que si elles peuvent garantir que leur appareil ne brouille pas les ondes au-delà du périmètre de leur établissement.

«Sans la coopération des opérateurs de téléphonie mobile, impossible de songer à une telle mesure. Et ils n’y ont évidemment aucun intérêt»

L’intérêt supérieur de sécurité dont peut se prévaloir un centre de détention n’existe pas pour ce qui concerne les écoles, précise Caroline Sauser, responsable du service de communication de l’OFCOM. Qui indique qu’une demande a déjà été adressée à l’administration par une école pour brouiller le wi-fi en période d’examens. A l’origine de cette demande, la volonté de lutter contre la tricherie via des smartphones ou des montres connectées.

«Violer la loi pour faire respecter celle qui s’applique aux élèves», Sami Coll, sociologue des technologies de l’information à l’Université de Lausanne, relève le paradoxe qui habite ces enseignants en mal de solutions face aux dérapages dans leur classe. «Sans la coopération des opérateurs de téléphonie mobile, impossible de songer à une telle mesure. Et ils n’y ont évidemment aucun intérêt», ajoute-t-il.

Parmi les arguments pour restreindre l’utilisation des brouilleurs, L’OFCOM cite celui de la sécurité des usagers touchés par leur portée. Ils seraient en effet dans l’impossibilité d’appeler des numéros d’urgence, comme ceux des pompiers, de la police ou des médecins.

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