Un coup de téléphone ce dimanche 12 avril vers 23h. Mauvais présage, si tard. Une infirmière dit à Pierrette¹: «Votre maman vient de nous quitter.» Elle avait 94 ans, vivait dans un home près de Tavannes (BE) avec son mari. Tous deux dans la même chambre. Elle avait été testée positive au Covid-19. Pierrette s’était préparée à cette issue fatale «mais une telle annonce est brutale et très douloureuse».

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La dernière visite rendue par Pierrette à ses parents remontait au 4 mars. Le 6, ces visites ont été interdites. Le médecin l’avait autorisée à venir les voir, passer quinze minutes à 2 mètres des lits, vêtue comme une cosmonaute. «Papa, positif lui aussi au coronavirus, m’a dit: ne viens plus, nous ne voulons pas te voir comme ça et nous ne voulons pas que tu nous voies comme ça.» Pierrette a donc téléphoné chaque jour à sa mère dont la santé se dégradait. «Je lui ai chuchoté des choses, que je l’aimais et que je la laissais partir si elle le désirait», confie Pierrette.

Sa mère a été incinérée deux jours plus tard. Pierrette ne l’a pas vue, pas embrassée. «Je voulais au début qu’on trouve le coupable, qu’on me dise qui avait pu apporter le virus dans le home. Maintenant, je veux que le souhait de maman soit exaucé: que ses cendres soient dispersées dans l’Aar. Nous voulons ces funérailles pour marquer notre deuil, avec nos proches. Je ne sais pas si nous y serons autorisés.»

«Un mort ne m’a jamais craché dessus»

Pierrette a fait appel à François Vorpe, entrepreneur de pompes funèbres à Tavannes, pour s’occuper de sa mère. Confiance totale en cet homme raffiné et bienveillant, au phrasé lent. On le retrouve ce vendredi-là, au cimetière de Tramelan. Quatre personnes à 10 mètres de la chapelle, les proches d’un défunt. Autour du cercueil, le curé, un employé du cimetière et lui. Cérémonie sommaire, selon les critères qu’impose la crise sanitaire. François Vorpe, 67 ans, a accompagné, depuis un mois, 12 familles dont un parent est décédé du coronavirus à l’hôpital ou dans un EMS.

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Lui se confronte à la dépouille, pallie à sa façon l’absence des proches, effectue les gestes d’adieu. «Intérieurement, je parle à la personne, je lui explique ce que je fais, je lui dis de reposer en paix. Mes mains font comme si elles touchaient un grand blessé.» Toilette et habillage de la dépouille. Il porte alors une tenue quasi chirurgicale, blouse, lunettes, gants, charlotte sur le cuir chevelu. «Un mort du coronavirus pourrait encore contaminer quelques jours, dit-on, je ne sais pas si c’est vrai, les informations sont tellement contradictoires. Mais je respecte les consignes de l’Association suisse des pompes funèbres, je me protège.»

Il manipule ces défunts et se rassure ainsi: «Un mort ne m’a jamais craché dessus.» Poursuit: «Je suis pourtant une personne à risque à cause de mon âge et parce que les aléas de la vie ont fait que j’ai de l’amiante dans les poumons. Je devrais être confiné mais je continue parce que mon travail est ma passion.» Quarante années qu’il l’exerce. Il a raconté cela dans un livre² paru en 2012.

Croque-mort à 6 ans

Enfance à Sonceboz, au bord de la Suze, dans une famille très pauvre. Le père fermier est aussi le croque-mort. Lily la jument tire le corbillard. François trouve magnifique ce père en costume noir et son bel attelage. A 6 ans, il est à son tour croque-mort. Un lapin meurt. Il construit un petit cercueil, creuse un trou près du pommier, enterre l’animal. En rentrant de l’école, il voit un chat mort. Il l’enterre. Idem pour les oiseaux. Il crée son petit cimetière pour animaux. «Avant, les cadavres allaient dans le tas de fumier, c’était devenu inconcevable pour moi. Ils méritaient le même respect que les humains», se souvient-il. A 16 ans, il est apprenti dans une menuiserie qui fait aussi office de pompes funèbres, décroche à Bienne une maîtrise fédérale de menuisier. A 22 ans, il ouvre son entreprise de pompes funèbres.

Retour en 2020. Le Covid-19 n’est au fond pas tout à fait une nouveauté pour François Vorpe. Tout au long de sa carrière, de nouvelles infections ont apparu. Les médecins ont sans cesse appelé à la prudence et conseillé le port de protections car les causes du décès ne sont pas toujours établies. «Le corps est parfois perforé partout et pénétré de tuyaux, rempli de liquides aussi», détaille-t-il. Une nuit, la police le contacte. Accident de la circulation. Un motard est décédé sur place. Son corps est accroché à un arbre. Il faut aller le décrocher, le saisir, fortement, le manipuler donc. Son visage est couvert abondamment de sang. On dit par la suite à François Vorpe que le jeune homme était porteur du sida. Prise de sang et trois mois d’attente avant d’apprendre qu’il n’a pas été contaminé.

Rassurer les familles

Aujourd’hui, il se rend dans des familles qui, souvent, vivent à la campagne. «Ils sont parfois dix autour d’une table. Je suis certes masqué et ganté mais le risque existe», relate-t-il. François Vorpe n’est pas tendre envers les familles peu respectueuses: «Le coronavirus excuse ceux qui veulent expédier les décès. J’appelle cela de l’expédition de cadavre.» Le croque-mort est en revanche très conciliant envers ceux que l’adieu rendu impossible accable. Il relate aux familles les soins prodigués, dépeint un visage tranquillisé, prend à leur demande des photos, trouve des combines.

Maud Maire, une habitante de Coffrane dont le père est décédé le 31 mars à l’Hôpital de La Chaux-de-Fonds, raconte: «Nous étions dans une chambre mortuaire vitrée, le cercueil était ouvert à la hauteur du visage comme une petite lucarne pour que nous, les enfants et les petits-enfants, puissions voir une dernière fois notre papa et grand-papa.» François Vorpe se rase tous les soirs vers 22h pour présenter un visage net à toute heure. Un costume est toujours pendu à un cintre, prêt à être porté. Col de chemise en ordre, chaussures propres et cirées. Il se parfume avant de partir. Paraître soigné afin que les familles soient rassurées avant de confier leur défunt à un inconnu. Son épouse raconte que récemment il est rentré à minuit et est reparti avec la tondeuse qu’il avait oubliée. Le mort avait besoin d’une coupe de cheveux. Elle dit: «Il m’a paru tout aussi investi que jadis.»

1) prénom d’emprunt

2) Passionnément croque-mort, ma vie, ma vocation. Editions du ROC