Cette fois, le rêve se vit éveillé. «C’est un moment extraordinaire! Cela fait dix ans que j’ai eu cette vision, et six ans que l’équipe travaille à la concrétiser. Découvrir l’avion, le montrer, est forcément un moment extraordinaire!» Bertrand Piccard, médiatique psychiatre et aérostier vaudois, ne cachait pas son émotion, vendredi à Dübendorf, en présentant le HB-SIA, premier aéronef du projet Solar Impulse. Avec cet avion n’utilisant que le solaire comme source d’énergie de propulsion, le «savanturier» veut d’abord montrer que voler durant trente-six heures est possible, en rechargeant assez les batteries durant le jour pour rester en l’air durant la nuit, jusqu’à l’aube suivante.

Dans son hangar de briques désuet, posé sur le sol en deux parties faute d’espace suffisant (l’imposante dérive arrière a été détachée du fuselage), le HB-SIA argenté et jaune est aussi coincé que, sur leur chaise de jardin, les 800 personnalités et 200 journalistes venus pour le découvrir, parmi lesquels le conseiller fédéral Moritz Leuenberger et le prince Albert de Monaco. Un gratin réuni pour d’abord écouter, entre petits fours, plantes en pot et stands des sponsors, Bertrand Piccard réciter le message que veut véhiculer ce projet faramineux devisé à 100 millions de francs: «Si un avion est capable de voler nuit et jour sans carburant, propulsé uniquement par l’énergie du Soleil, que personne ne vienne ensuite prétendre qu’il est impossible de faire la même chose pour des véhicules, des chauffages, des climatiseurs ou des ordinateurs. A travers ce projet, nous sommes convaincus que les visions politiques peuvent changer la société et aider à venir à bout de notre dépendance aux énergies fossiles.»

«On le peut si on le veut, a corroboré Moritz Leuenberger, faisant référence au tunnel de base du Gothard, plus précisément au percement de son avant-dernier tronçon le 16 juin. Ces ailes sont celles de l’espoir, qui vont nous donner du courage pour la conférence de Copenhague sur le climat», en décembre prochain.

Le HB-SIA ne sera pas le premier avion solaire. Un engin du genre, sans pilote, a volé le 4 novembre 1974, catapulté par un ingénieur de l’entreprise américaine AstroFlight. Par la suite, plusieurs aéronefs, pilotés ceux-ci, ont plané avec succès. Solar Impulse reste néanmoins un projet inédit: jamais un avion solaire, acquérant son énergie motrice en l’air, et emportant un être humain, n’a volé durant un jour et une nuit consécutifs, avant de possiblement recommencer… «Si nous y parvenons, nous nous approcherons un peu plus du vol perpétuel», résume Bertrand Piccard.

Pour Pierre Condom, spécialiste en aéronautique, «ce sera incontestablement un exploit de faire voler un tel avion. Car en voulant tirer profit de l’électricité provenant des batteries rechargées à l’énergie solaire, il est difficile d’avoir une puissance motrice très importante. Ce que l’équipe de Solar Impulse a réalisé, c’est une sorte de planeur motorisé, d’une légèreté maximale. D’autre part, pour traverser des zones de turbulences, l’engin devra s’avérer assez robuste.»

Selon l’ancien responsable de la revue Interavia, «les milieux de l’aéronautique suivent cette aventure avec beaucoup d’intérêt». Pour autant, «ce projet spécifique n’a pas d’avenir, car précisément les technologies utilisées sont déjà poussées à leurs limites. Mais cela ouvrira peut-être des voies inédites. Comme l’ont fait en 1903 les frères Wright en volant pour la première fois. On ne peut donc pas dire que l’on ne fera jamais voler de plus gros aéronefs à l’aide de l’énergie solaire.»

Voler. Le HB-SIA n’y est d’ailleurs pas encore prêt. Les premiers «sauts de puce», en ligne droite à quelques mètres au-dessus de la piste, n’auront lieu qu’au mois d’octobre à Dübendorf. Les pilotes d’essai professionnels auront pour tâche de tester la «pilotabilité» de l’avion. «Lorsque l’on a un avion extrêmement léger, doté d’une faible puissance au décollage, il faut une envergure d’ailes importante, détaille Pierre Condom. Or, en vol, cette taille induit des déformations non moins importantes de toute la structure. Et plus ces dernières sont importantes, plus l’engin est difficile à piloter. D’autant plus à des altitudes élevées, où le HB-SIA devra aller chercher le soleil.»

Responsable des vols d’essai, l’astronaute Claude Nicollier se veut optimiste: «Par rapport aux simulations informatiques menées en 2007, et durant lesquelles, presque une fois sur deux, nous n’arrivions pas à poser l’avion, ce dernier se comporte aujourd’hui beaucoup mieux, grâce au fait que nous avons incliné les deux extrémités des ailes.»

Pour aider le pilote dans ses manœuvres, un instrument de navigation idoine a d’ailleurs été développé par l’entreprise Omega, partenaire du projet. «Les ailes de l’avion ne devront pas dépasser une inclinaison de 10 degrés, 15 au strict maximum, sans quoi l’engin risque de décrocher [l’aile ne porte plus, ndlr], explique Claude Nicollier. Cet instrument indique donc au pilote, de manière visuelle simple, quel est l’angle des ailes avec l’horizon, ainsi que son vecteur-vitesse», autrement dit la direction dans laquelle glisse l’engin par rapport au sol.

Pour que tout soit parfait, et pour ne rien casser dès l’élan inaugural, des tests au sol sont prévus ces prochaines semaines. Le HB-SIA sera aussi soumis dans son entier à des vibrations similaires à celles qui pourraient être générées par des turbulences. Et si tout va bien, c’est dès janvier 2010 que l’immense oiseau solaire devrait prendre son réel envol dans la brume de la Broye, sur l’aérodrome de Payerne. Alors seulement commencera la construction de son grand frère, HB-SIB, d’une envergure de 80 mètres cette fois, qui servira dès 2012 à faire le tour du monde en cinq étapes de cinq jours et nuits consécutives. Il se murmure d’ailleurs déjà que la première étape pourrait relier Cordoue (Espagne) à Abu Dhabi (Emirats arabes unis). Puis, direction le sud-est de la Chine. Le rêve, en réalité, se poursuit.

Et ceux qui le désirent peuvent le partager: pour répondre aux demandes de soutien spontanées, l’équipe de Solar Impulse propose dès aujourd’hui de collectionner les badges annuels de l’équipe (50 francs), d’«adopter» une cellule solaire de l’avion (200 francs), de découvrir la base de Solar Impulse lors d’une visite VIP (2000 francs), voire d’inscrire son nom sur le fuselage (10 000 francs).