Société

La solidarité féminine a sa journée, le Galentine’s Day

Alors que la Saint-Valentin est célébrée depuis des décennies, la Saint-Galentin, qui se fête la veille, est en train de devenir un rituel de plus en plus populaire. Le principe? Fêter ses copines… et toutes ses sœurs du monde entier

Le Galentine’s Day est né de l’imagination fertile de l’humoriste Amy Poehler dans la série Parks and Recreation, en 2010. Son personnage y réunissait une brochette de copines autour d’un brunch au restaurant, un 13 février, veille de la Saint-Valentin, en affirmant qu’il s’agissait d’une nouvelle fête dédiée à la solidarité féminine. Au point que cette potacherie est devenue une véritable commémoration outre-Atlantique.

Selon les statistiques de Pinterest, les recherches «idées de Galentine’s Day» ont même bondi de 1780% entre 2016 et 2017. Le commerce y a débusqué une énième occasion d’écouler encore plus de marchandise, et propose désormais une avalanche de coffrets de maquillage, bijoux et chocolats en forme de cœur, tutos de cupcakes, et journée spéciale shopping-manucure-sushis, tous estampillés Galentine’s Day. Sans oublier un nouveau marché de cartes de vœux, avec des messages du type: «Il n’y a personne avec qui je préfère autant partager un brunch à mettre sur Instagram que toi» ou: «Ne sous-estime jamais la puissance des gangs de filles»… Même Ivanka Trump incite les lectrices de son site à «célébrer sa bande» ce jour-là, avec «un brunch, des cadeaux ou une comédie romantique».

Fête de l’indépendance

La vision de la solidarité féminine pour les commerçants et la fille de Donald Trump? Une meute de femelles affairées à préparer des petits gâteaux roses, avant de partager une virée brushing. Pas vraiment la conception d’Amy Poehler, dont les saillies féministes donnent régulièrement lieu à des best of, et qui précisait un jour son concept sur un plateau de télévision américaine: «Durant le Galentine’s Day, les femmes célèbrent leur indépendance puissante, et la façon dont elles n’ont pas besoin d’un homme pour les compléter.»

N’en déplaise à Ivanka, pas de cuisine ni de shopping ce jour-là, mais plutôt la promotion de la «sororité», cette valeur phare du féminisme, sinon sa vertu cardinale. «La sororité est le moyen d’unir ses forces en se soutenant, en s’entraidant, et en ne se jugeant jamais les unes les autres, par exemple en critiquant l’âge ou le physique, résume Anouchka Kuhni, présidente d’Osez le féminisme Suisse. C’est donc le contraire de la rivalité féminine, qui est une aubaine pour le patriarcat parce qu’il lui permet de diviser pour mieux régner…»

Dans son livre Le Fight Club féministe (Ed. Autrement), la journaliste du New York Times Jessica Bennett explique également les bases de la sororité au travail: «Faire suivre un CV, embaucher les femmes, les promouvoir, les conseiller…» avant de dégommer ce cliché qui voudrait que les filles soient des hyènes entre elles dans l’open space: «Et si je vous disais qu’en fait, ce n’est pas que les femmes se tirent davantage dans les pattes, mais que leurs conflits ne sont pas perçus comme les rivalités entre hommes? Quand un conflit éclate entre deux femmes, on estime que c’est un crêpage de chignon en règle – irrémédiable et source de rancune – alors que lorsque la même chose arrive à des hommes, c’est simplement un petit désaccord, des choses qui arrivent au boulot.»

Solidarité féminine

Mais depuis les deux éditions de la Women’s March, aux Etats-Unis, et le mouvement MeToo, le cliché du crêpage de chignon a pris mille ans. «Je suis aux côtés de TOUTES LES FEMMES», a ainsi tweeté l’actrice et réalisatrice Reese Witherspoon lorsque projet Time’s Up a été lancé par 300 femmes de Hollywood pour aider les victimes de harcèlement sexuel au-delà de l’industrie cinématographique. Le 20 janvier, une jeune journaliste britannique a également rappelé comme «les femmes sont géniales», via un tweet aussitôt devenu viral (un demi-million de cœurs et plus de 100 000 commentaires), dans lequel elle racontait avoir été sauvée d’un dragueur lourd dans un bar grâce à une inconnue venue se faire passer pour sa meilleure amie afin de décourager l’importun.

Fascinée par la sororité croissante, la photographe Aude Adrien a décidé d’en faire un grand projet de textes et portraits intitulé Women Helping Women. Elle rencontre depuis un an, entre la France et les Etats-Unis, des fondatrices d’associations qui viennent en aide à d’autres femmes, et a notamment mis en lumière Chiara Condi, à la tête de l’association Led by Her, qui permet à d’anciennes victimes de violences de lancer leur start-up, ou encore Tara Heuzé qui, à tout juste 21 ans, a monté Règles élémentaires, un service de distribution de protections périodiques gratuites aux femmes SDF qui n’ont pas les moyens de s’en acheter.

Redonner de la dignité

Les Américaines aux commandes de l’association Survivor Ink, dans l’Ohio, sont celles qui l’ont le plus marquée, au point de lui inspirer un projet annexe. Celles-ci aident les survivantes de trafic sexuel à faire recouvrir des tatouages gravés de force sur leur peau, jusque sur leurs parties génitales, par les gangs qui les exploitaient. Des femmes prostituées de force et «marquées comme du bétail, souffle la photographe. Mais il y a aussi des projets plus légers, telles ces deux femmes qui font tricoter des bonnets en cachemire par des grands-mères new-yorkaises isolées, et ont ainsi créé une super-communauté. J’avais envie de mettre en avant cette solidarité féminine qui est très belle, et je pense que ce projet sera le travail de toute une vie, car plus j’avance, plus j’entends parler de femmes engagées pour les autres. Mais si le projet devient obsolète, j’en serai ravie, cela voudra dire que la problématique de la cause féministe est résolue.»

A la fin de chaque rencontre, Aude Adrien demande à ses sujets quelle est leur perception du féminisme, et s’étonne que certaines refusent de s’identifier à ce mouvement. «Ça montre que le féminisme est encore considéré négativement», souligne-t-elle. Mais là encore, Amy Poehler a trouvé une boutade. «Ne pas s’identifier comme féministe équivaut à dire: j’aime les voitures, je pense qu’elles sont géniales, j’en utilise tous les jours, ça me permet d’aller d’un endroit à un autre, mais je ne vais pas commencer à proclamer que les voitures sont bonnes. Cela étant, au lieu de nous diviser et de pinailler entre nous, je pense que nous devons continuer en tant que femmes à célébrer ce que nous avons en commun, partager, et cesser de laisser la société se concentrer sur ce qui nous différencie…»

D’ailleurs, Amy Poehler a le cœur féministe tellement grand qu’elle doit sûrement pardonner à Ivanka Trump de confondre sororité et soirée cupcakes.

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