Sous le soleil, la plaine de la Brie dégorge son eau. Combien d'arbres fracassés, de granges éclatées, de silos étêtés? Impossible de compter. En revanche, il est aisé d'énumérer les véhicules orange embourbés à la sortie du village de Maisoncelles. Une voiture, deux 4 x 4, deux camions, trois remorques, la plupart équipés de chaînes pour espérer, tout à l'heure, ou ce soir, s'extraire de la fange. Tous ont des plaques tessinoises.

«On est dans le coin depuis mardi matin. Hier, on avait de la boue jusqu'aux genoux. En plus, on a dû finir le travail à la lampe de poche», explique Flavio Borzone, responsable de l'équipe de dix techniciens qui s'affairent autour d'un pylône de béton, qui vient juste d'être fiché dans le sol vaseux. Les ordres, mises en garde et conseils fusent en italien. A dix mètres du sol, les gestes s'enchaînent à une vitesse inquiétante. L'ancien pylône, échiné par un feuillu, gît dans le champ de céréales. «C'est vraiment pas facile, lâche le technicien. Remarquez, on a l'habitude des situations extrêmes. L'hiver dernier dans le Val Bedretto, lorsqu'on devait réparer les quatre mâts balayés par les avalanches, à raison de quinze heures de travail par jour et dans un mètre quatre-vingts de neige fraîche, c'était aussi plutôt rude.»

La solidarité dans la Brie prend parfois des détours compliqués. L'équipe tessinoise est membre de la société Herzog + Sonderegger de Zurich, elle-même liée au groupe Atel d'Olten, lui-même lié à MotorColombus de Baden. Il se trouve qu'Electricité de France (EDF) possède 20% de MotorColombus. EDF, une fois la tempête passée, et devant l'énormité du désastre («Il n'y a aucun précédent dans le monde à l'échelle d'un pays développé» notait il y a peu le président d'EDF François Roussely) a sollicité l'aide de ses partenaires étrangers. Puis de ses concurrents directs sur le marché européen, tel l'allemand RWE, qui a envoyé une centaine de ses monteurs en Champagne. Sans compter les supports spontanés des Italiens, Croates, Tchèques, Canadiens, Marocains ou Irlandais. La Suisse fédérale a fourni une soixantaine de générateurs aux régions les plus touchées, ainsi qu'une trentaine de techniciens pour l'entretien des machines, par deux vagues successives. Suisse et France ont signé en 1987 un accord pour une assistance réciproque en cas de catastrophe ou d'accident grave. L'accord a trouvé sa première concrétisation avec la tempête de fin décembre.

Non concernée par l'accord, mais mise à contribution par le jeu des participations croisées, l'équipe de Lugano était censée être en vacances jusqu'au 17 janvier. Or l'ouragan a épargné le Tessin. Les techniciens ont été conviés à se rendre le plus vite possible en Seine-et-Marne, à cinquante kilomètres à l'est de Paris. «A l'exception de ceux qui étaient partis au loin, on a tous été d'accord, souligne Flavio Borzone. EDF prend en charge nos frais, mais on ne reçoit pas de primes spéciales, ni pour le travail de nuit, ni pour les heures qu'on va passer dans la campagne ce week-end. On est ici parce qu'on doit l'être. Je n'ai jamais vu un réseau dans un pareil état».

Les médias français évoquent peu le département de l'Ile-de-France, qui a le sentiment d'être abandonné à son sort. Au lendemain des coups de vent, cent cinquante mille des cinq cent mille abonnés EDF de Seine-et-Marne étaient privés de courant. Si la situation est en voie de normalisation, des soutiens psychologiques apportent encore du réconfort dans les communes les plus esseulées. Et si des agents d'EDF sont parfois accueillis avec agressivité dans d'autres lieux, «les gens d'ici font preuve de courtoisie, relève Flavio Borzone. On les sent fatalistes. Hier, un fermier est venu nous voir. Il voulait qu'on le raccorde. On lui a expliqué qu'on devait se concentrer sur la moyenne tension, pas sur le branchement des particuliers. Il a compris. Le type est parti sans un mot.»

«On travaille de 7 h à 20 h, poursuit le Tessinois. C'est un peu une guerre où chaque troupe serait laissée à elle-même. Le matin tôt, on arrive dans les entrepôts de matériel, où il ne reste d'ailleurs pas grand-chose. On se sert, on reçoit les consignes d'EDF, puis on se rend dans un endroit précis, où l'on travaille en solitaire, en récupérant tout ce qu'on peut trouver sur place comme pièces valides. On installe des prises de terre pour éviter de se prendre du vingt mille volts. Il est difficile de savoir ce que font les équipes à d'autres endroits de la ligne. C'est un boulot dangereux. On n'est pas tranquille. Surtout qu'on pare au plus urgent. Tenez, là, les gars installent des serre-fils suisses en cuivre avec des serre-fils français en alliage d'aluminium. C'est pas terrible pour les résistances. Mais le courant doit absolument passer.»

Il passe. Arrive Patrick Haché, le «chargé de consignation» d'EDF. Il établit la feuille de route des Tessinois. Non loin, quatre poteaux sont à terre, ainsi que trois cent cinquante mètres de fils. Il faut y aller, vite, pour que l'installation de fortune soit achevée à la nuit tombante. Les lourds véhicules orange quittent le champ en zigzaguant, à grand-peine, puis gagnent la départementale. Vendredi, il restait en France cent neuf mille foyers privés d'électricité. Mille huit cent neuf techniciens de dix-sept nationalités différentes prêtaient main-forte aux cinquante mille agents d'EDF. Les réparations devraient être terminées la semaine prochaine. Alors commencera la reconstruction du réseau lapidé par les bourrasques. Il en coûtera trois milliards de francs suisses.