Asie

La solitude amoureuse des trentenaires chinoises

Une industrie lucrative a vu le jour dans l’Empire du Milieu, surfant sur le vague à l’âme de Chinoises éduquées et célibataires. Reportage à Shanghai, entre cours de séduction et chasseurs d’amour

Assise sur le bord de sa chaise, Mei* grignote compulsivement des crackers de riz. Elle réarrange le foulard en soie qu’elle porte autour du cou. «Je n’ai jamais participé à ce genre de cours, lâche cette analyste de données de 30 ans avec un rire nerveux. Mais j’espère que cela me permettra de trouver un mari. Au travail, les hommes sont tous plus jeunes et mon cercle d’amis est tout petit.»

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Elle est l’une des 30 participantes à un cours de séduction organisé par Weime au cœur de Shanghai. «J’ai créé cette école il y a dix ans pour les hommes, en m’inspirant de la doctrine du pick-up artist du livre The Game, raconte Eric Xu, son fondateur. Mais je me suis rapidement rendu compte que la demande était beaucoup plus forte du côté des femmes, alors j’ai adapté le curriculum pour elles.»

Sept étapes

Les participantes acquièrent un plan d’attaque en sept étapes. Parmi celles-ci figurent l’élargissement de son cercle social, la recherche d’un emploi mieux rémunéré afin de «devenir une candidate de premier choix» et l’apprentissage de la drague. «Nous leur montrons comment flatter l’ego des hommes, ce qui reste la meilleure stratégie de séduction pour une femme», détaille Eric Xu.

Aujourd’hui, c’est la partie pratique. Les élèves de Weime vont s’entraîner à l’art du small talk avec des membres du sexe opposé. «Vous avez cinq minutes pour converser librement», lance un animateur. Mei a hérité d’un jeune homme au visage rond vêtu tout de noir. Ils se disent leur âge et leurs métiers respectifs. «Ah, tu as un an de plus que moi», souffle-t-elle, soulagée. La discussion s’anime. Ils parlent de leur amour pour la poésie, des voyages qu’ils rêvent de faire.

En Chine, la solitude amoureuse est une véritable crise sociétale, surtout parmi les femmes éduquées en milieu urbain. En 1982, seules 5% des femmes résidant en ville n’étaient pas mariées au seuil de la trentaine. Aujourd’hui, cette part est de 30%.

«Un reste de femme»

Ce groupe de la population est doublement désavantagé par la culture patriarcale qui règne en Chine. «Passé 27 ans, une femme qui n’est pas mariée est qualifiée de Sheng Nu, «un reste de femme», indique Roseann Lake, qui vient de publier un ouvrage sur la question. Après 35 ans, elle n’a plus aucune chance de trouver un mari, car les hommes chinois privilégient les femmes jeunes, perçues comme plus dociles.

«Ils vont aussi choisir une épouse qui est un peu moins éduquée et gagne un peu moins d’argent qu’eux», précise l’auteure. Pour les femmes tout en haut de l’échelle sociale, ne reste que peu de choix. Les Chinoises sont également devenues plus exigeantes. «Celles qui fréquentent nos cours veulent un homme qui gagne au moins 20 000 yuans par mois [3000 francs, soit dix fois le salaire minimal à Shanghai, ndlr], qui possède son propre appartement et a un master», relève Eric Xu.

Cela crée des tensions avec leurs parents. Pétris de valeurs confucéennes, ils perçoivent le mariage comme un devoir filial, destiné à leur fournir des petits-enfants. «Les célibataires chinoises subissent une pression inouïe de la part de leur famille, raconte Roseann Lake. On les interroge sans cesse sur leur vie privée, on leur arrange des rendez-vous galants.»

Shanghaïenne née en 1981, 1,60 mètre, peau claire, PhD en médecine, possède un appartement

Chaque week-end, une allée du parc du Peuple, au centre de Shanghai, se remplit d’ombrelles colorées sur lesquelles sont attachés des morceaux de papier faisant la promotion de femmes célibataires. Ce sont leurs parents qui les rédigent. «Shanghaïenne née en 1981, 1,60 mètre, peau claire, PhD en médecine, possède un appartement. Cherche un homme né entre 1976 et 1982, 1,70 mètre minimum, avec un bon caractère, un emploi stable et pas de mauvaises habitudes», dit un de ces mots.

«Et vous, vous avez quel âge? Vous avez un mari?»

«Je viens ici tous les samedis depuis six mois, relate l’auteure du papier, une petite dame ronde aux cheveux permanentés, qui attend l’apparition du gendre idéal en tricotant. Au début, ma fille était furieuse, mais elle a fini par se rendre compte que le temps était compté pour elle si elle voulait trouver un mari.» Elle m’observe en plissant les yeux. «Et vous, vous avez quel âge? Vous avez un mari?»

La plupart des femmes figurant sur ces annonces ont un profil similaire: âgées de 35 à 40 ans, elles sont très éduquées et occupent un poste à responsabilités. Il y a même un coin réservé aux «expats», soit celles qui ont fait des études ou travaillé à l’étranger.

860 francs pour deux jours

Cette quête matrimoniale a fait naître un marché lucratif. Weime facture 5800 yuans (860 francs) pour deux jours de cours. Diamond Love, une agence matrimoniale haut de gamme, a choisi une autre approche. «Nous commençons par dresser le profil du candidat idéal, en interrogeant nos clientes sur leurs goûts, explique Xu Tianli, son CEO, assis sur l’un des canapés de velours violet qui donnent à son bureau un air de lupanar. Puis nous déployons une armée de chasseurs d’amour dans les rues de Shanghai.»

Yin Zhizhong, un jeune homme aux airs d’étudiant, est l’un d’eux. «Je passe mes journées dans les centres commerciaux de luxe, dans les clubs de golf et dans les couloirs des universités prestigieuses, à la recherche d’hommes qui pourraient convenir à nos clientes, détaille-t-il. Le soir, je fréquente les soirées des clubs d’entrepreneurs.»

Une fois un candidat potentiel repéré, il fait l’objet d’un examen minutieux. «Nous vérifions son éducation, son parcours professionnel, son passé amoureux», souligne Xu Tianli. S’il convient, un rendez-vous galant est organisé. Les services de Diamond Love coûtent entre 15 000 et 150 000 francs, précise cet ancien publicitaire.

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L’heure de la chasse

Il est temps de partir en chasse. Yin Zhizhong a troqué son complet contre une paire de jeans déchirés et un pull à capuche. Il grimpe dans un van noir en compagnie de Yang Eyijia et Zhu Ying, ses assistantes. Destination: Xintiandi, un quartier de bars branchés et de boutiques de luxe. «Nous ciblons les hommes de grande taille portant des vêtements de marque, glisse Yin Zhizhong. Ils doivent avoir plus de 28 ans. En dessous cela ne sert à rien, vu notre clientèle.»

Zhu Ying a repéré une cible: un jeune homme vêtu de mocassins, de Ray-Ban et d'un chino, qui a tout du dandy shanghaïen. Elle le suit quelques instants, puis l’accoste. Les questions fusent. «Ton âge? Ta taille? Ton métier?» L’excitation est palpable.

Il est né en 1990, fait 1,82 mètre, a étudié à l’Université Jiao-tong de Shanghai – l’une des meilleures – et est trader. Il gagne 400 000 yuans (59 000 francs) par an. «Oh, c’est bien», susurre la chasseuse d’amour. Elle prend son contact et promet de lui envoyer des profils de femmes. Puis elle repart. Elle a repéré deux hommes fumant un cigare à la terrasse d’un café.

* Prénom d’emprunt.

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