Travail

La solitude, hantise des nomades numériques

L’essor des contrats en freelance, du télétravail et du wifi a permis à des milliers de professionnels des nouvelles technologies de partir s’installer à l’autre bout du monde sans perdre leurs clients ou leur poste. Mais l’envers du décor n’est pas toujours glorieux

La photo est souvent paradisiaque: un individu assis sur un transat au bord d’une plage de sable blanc, un ordinateur portable sur les genoux et un cocktail de jus de fruit frais à portée de main. Voilà l’image que l’on a des nomades numériques. Ces chanceux qui profitent d’un réseau internet désormais facilement accessible dans de nombreuses régions du monde – ensoleillées de préférence – pour travailler à distance.

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Depuis plusieurs années, le phénomène est en pleine progression. S’il est difficile de donner des chiffres précis, le chercheur français Clément Marinos, qui mène des recherches sur le sujet avec des confrères de l’Université de Bretagne, estime qu’il y a entre 250 000 et 500 000 nomades numériques à travers le monde. «On est arrivé à ce chiffre en recensant les groupes Facebook dédiés aux nomades numériques et en se basant sur des enquêtes menées dans les pays où se rend la majorité d’entre eux», note ce dernier.

Bali en Indonésie, Medellin en Colombie ou Maspalomas sur les îles Canaries sont ainsi devenues des destinations prisées des nomades numériques, à la fois pour leur cadre enchanteur et pour le coût de la vie peu élevé. Certains organisent eux-mêmes leur séjour sur place, quand d’autres payent les services d’entreprises qui conçoivent des voyages sur mesure pour ces nouveaux travailleurs, en veillant à les insérer dans une communauté de gens qui leur ressemblent. Car loin des sourires enjôleurs publiés sur Instagram, la vie du digital nomad, comme disent les anglophones, peut parfois être difficile. Loin des amis, de la famille et des collègues, il faut en effet savoir composer avec la solitude.

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Séjour à 2000 dollars le mois

Xenia Schwaller est installée à Zurich, où elle travaille comme traductrice indépendante. Depuis 2014, année où elle s’est progressivement lancée en freelance, elle part chaque hiver deux à trois mois au soleil. Sur les îles Canaries ou dans les Cyclades, un archipel grec qui baigne dans la mer Egée. «La première fois que je suis partie, j’ai logé dans un hôtel aux Canaries depuis lequel j’ai travaillé pendant trois mois. J’avais tout réservé à l’avance, bien préparé mon voyage. La deuxième fois, je n’avais pas de feuille de route et c’est là que j’ai découvert un lieu de coworking, toujours aux Canaries. Il y avait beaucoup d’Italiens et aussi des Espagnols de la péninsule qui travaillaient là-bas. C’est là que je me suis rendu compte qu’il pouvait y avoir un côté social dans le nomadisme numérique. Sans ça, c’est un peu dur. Je ne sais pas si je retournerais seule dans un hôtel pendant trois mois aujourd’hui», raconte-t-elle.

Les acteurs qui ont investi le marché jouent sur cette corde sensible. Parmi d’autres, l’entreprise Remote Year propose ainsi des voyages clé en main de plusieurs mois où les participants séjournent en communauté dans un ou plusieurs lieux. Il est par exemple possible de souscrire pour un voyage de douze mois avec autant de villes au programme, dont Lima, Le Cap ou Kuala Lumpur. Un service qui a un prix: 2000 dollars par mois. «Avec ce type de séjour, vous savez que vous allez retrouver des gens avec les mêmes centres d’intérêt ou avec des métiers équivalents. Vous allez faire du surf à 6 heures du matin avec votre voisin de chambrée. Cela crée du lien», analyse le chercheur Clément Marinos. Mais partir en groupe n’est pas une garantie contre le blues.

Beth Altringer, directrice du Desirability Lab, un laboratoire de recherche de l’Université Harvard, a voyagé en Indonésie en 2015 avec plusieurs de ses étudiants pour mener des recherches sur le nomadisme numérique. Elle y a observé des gens victimes du mal du pays, même au milieu d’une communauté. «Dans notre recherche, nous avons vu que la solitude peut être un problème commun parmi les nomades. En tant que nomade numérique, vous allez rencontrer des gens pendant les un, trois, six ou neuf mois que vous passerez dans un endroit. Mais fonder des amitiés solides prend du temps. Avec des individus qui bougent sans cesse autour de vous et malgré les nombreuses activités sociales qui ont lieu au sein des communautés de nomades, vous pouvez vous retrouver à la fin de votre journée sans personne pour vous remonter le moral ou à qui vous confier», explique Beth Altringer.

Le risque d’être dans une communauté hors-sol

Se retrouver seul face à soi-même est pourtant la pierre angulaire d’un voyage initiatique. Une dimension que certains de ces artisans des nouvelles technologies recherchent. «Ce boom autour du nomadisme numérique tire son origine des années sabbatiques, qui sont culturelles aux Etats-Unis ou en Allemagne. Mais partir avec son ordinateur dans son sac permet d’avoir une sécurité en se disant «je ne vais pas décrocher du monde du travail». Ce sont les blogueurs de voyage qui ont contribué à ce changement de mentalité en montrant qu’il était possible de voyager en gagnant sa vie», souligne Clément Marinos.

Pour des personnes indépendantes, qui veulent travailler tout en découvrant le monde, les séjours organisés en communauté peuvent diluer la facette excitante de l’inconnu. Benjamin Spring, un consultant suisse en marketing digital, voulait vivre une rupture dans sa vie quand il a plaqué son job de comptable dans la finance pour se lancer à son compte tout en prenant la route. Il est parti six mois en Colombie, eldorado des vagabonds du XXIe siècle. «Medellin est la mecque du nomadisme numérique. Il y a deux grands quartiers avec beaucoup d’Occidentaux. L’un avec une majorité d’Anglais et d’Américains qui forment une bulle d’expatriés. Et un autre nommé Laureles, où j’habitais et où locaux et étrangers se mélangeaient dans les espaces de coworking. En l’espace de six mois, je m’y suis peu à peu construit un cercle social. Les espaces de coworking, c’est l’idéal pour rencontrer du monde. Mais au début, il faut savoir que l’on va être un peu seul», raconte Benjamin Spring.

Pour ne pas former des bulles hors-sol de nomades numériques occidentaux dans des pays en développement, certains acteurs du secteur lancent des initiatives pour confronter leurs clients à la population locale. C’est par exemple le cas d’Angkor Hub, au Cambodge, qui propose à des nomades numériques d’utiliser leurs compétences pour animer des ateliers de formation à destination des locaux.

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