Religion

Nous sommes tous protestants

Vous êtes ouvert sur le monde, rationnel, libéral, vous prenez vos responsabilités, vous chérissez avant tout la liberté individuelle et l’esprit critique? Alors vous êtes protestant. Non? Et bien si

En camion, Monsieur Luther! Jeudi 3 novembre dernier, l’âme du réformateur en chef prenait les commandes d’un énorme véhicule au départ de Genève. Direction l’Europe et ses villes pour célébrer les 500 ans de la Réforme. Et rappeler aux cités que s’il fût, il est encore.

A l’heure où les temples se vident, signe du déclin de l’Eglise protestante traditionnelle, les héritiers de Luther ont décidé de prendre la route. Un voyage dans le temps que le théologien allemand n’aurait sans doute pas dédaigné. L’eût-il pu qu’il aurait vu alors, par-delà le demi-millénaire qui nous sépare, le legs de sa pensée au monde contemporain, mais aussi ses scories et ses avatars. Bref, il aurait observé ce que nos sociétés ont, de sa pensée, conservé en héritage.

Lire aussi:  L’inexorable déclin de l’Eglise protestante (Le Temps, 20.06.2015)

Beaucoup de choses, à en croire Michel Grandjean, professeur d’histoire du christianisme à la Faculté autonome de théologie protestante de l’Université de Genève. Le titre de son dernier livre, «La Réforme, matin du monde moderne»*, dit à lui seul tout ce dont à Luther et consorts nous sommes redevables. En toute connaissance de cause ou à notre corps défendant. «La plupart de nos contemporains ne mesurent pas ce qu’ils doivent à la Réforme, résume Michel Grandjean. Vouloir comprendre le XXIème siècle avec les lunettes de la laïcité, c’est commettre un anachronisme.»

Chaussons donc celle de cet historien, au risque de commettre un raccourci caricatural – qu’il nous pardonne. Vous êtes ouvert sur le monde, rationnel, libéral, vous prenez vos responsabilités, vous ne morigénez pas le capitalisme mais en profitez, vous chérissez avant tout la liberté individuelle et l’esprit critique? Alors vous êtes protestant. Non? Et bien si. «Nous sommes tous protestants, en ce sens que nous vivons à l’ère de l’ego, estime Jörg Stolz, sociologue des religions à l’Université de Lausanne et spécialiste du protestantisme. Or l’individualisme trouve une de ses sources notamment dans la pensée des Réformateurs.» Ceux-ci n’auraient cependant pas cautionné l’individualisme furieux de notre société. «Il est une conséquence non voulue de la Réforme», ajoute Michel Grandjean.

Mais le libre arbitre prôné alors dans la relation de l’homme à Dieu a bel et bien débordé à toutes les aspirations de notre époque. Y compris au niveau religieux: «Les gens aujourd’hui choisissent ce que bon leur semble, qu’ils soient protestants ou adeptes des spiritualités alternatives. Même la grande majorité des catholiques ne suit pas les dogmes et la morale de l’Eglise», poursuit Jörg Stolz. Poussée à son extrême, la pensée des réformateurs aura finalement contribué à dissoudre le lien entre le croyant et sa chapelle. La preuve par l’humour? «C’est une caractéristique du protestant suisse que d’ignorer qu’il existe une Fédération des Eglises protestantes de Suisse!», s’exclame Michel Grandjean.

Liberté de penser

Retour à son livre. En l’an de grâce 1521, Martin Luther est excommunié. Devant la Diète et l’empereur, sommé de rétracter le contenu de ses livres, il prononce cette phrase: «Il n’est pas honnête d’agir contre sa conscience.» Pour l’époque, c’est d’une audace folle. C’est l’évidence aujourd’hui. En subordonnant alors le pouvoir politique à celui de l’Ecriture, Luther plante les germes de la liberté de penser, valeur phare du protestantisme. D’ailleurs, une campagne d’affichage alémanique, il y a quelques années, placardait le slogan «selber denker», penser par soi-même. Mais de là à affirmer que la démocratie et les droits humains sont issus du postulat de Luther serait une erreur. «La démocratie a certainement été favorisée par la Réforme. Mais d’autres l’ont mise en pratique avant.» Ces mots viennent de Mgr Charles Morerod, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg.

S’il est naturel que le prélat catholique nuance l’héritage de la Réforme, il n’est pas pour autant illégitime sur le dossier, ayant consacré une thèse à Luther. «J’appartiens à l’ordre religieux dominicain, dont l’organisation interne est démocratique depuis ses débuts au XIIIe siècle, en lien avec des formes démocratiques de l’époque comme les communes, les Landsgemeinde… L’organisation juridique des dominicains a aussi été une des sources d’inspiration des rédacteurs de la Constitution américaine. Luther, quant à lui, possède plusieurs faces: il s’est appuyé sur des princes.» Et la Genève de Calvin n’était pas une démocratie au sens actuel, bien qu’il en introduit une part dans l’organisation interne de l’Eglise.

Prêt à intérêt

Et le capitalisme, est-il né de l’éthique protestante, comme le prétend le sociologue Max Weber? Les salles de marché sont-elles redevables à la Réforme? En partie sans doute. A Genève, Calvin autorise le prêt à intérêt, pour autant qu’il ne soit pas usurier et qu’il permette le développement d’entreprises. «En préconisant d’investir et de ne pas trop dépenser, il va contribuer à enrichir la société tout en encourageant les riches à vivre modestement, sans afficher de luxe», explique Michel Grandjean. Cinq cents ans plus tard, certaines vieilles familles genevoises n’auraient pas à rougir devant celui qui les aura formées à la tempérance. Mais il faut se garder des raccourcis, rappelle Jörg Stolz: «Les réformateurs n’ont pas voulu créer le capitalisme, mais plaire à Dieu.»

Notre modernité serait donc fille de la Réforme. Oui, mais. «Car la Réforme est elle-même le produit des prémisses de cette modernité qui se dessinent avant elle, dans le mouvement humaniste d’Erasme», note Christophe Monnot, sociologue des religions à l’Université de Lausanne. Mgr Charles Morerod ne dit pas autre chose: «La modernité a sans doute été favorisée par la Réforme, mais il ne faut pas sous-estimer d’autres phénomènes concomitants. Certes, le libre examen protestant a favorisé la liberté individuelle, mais celle-ci a d’abord été favorisée par l’idée chrétienne que chaque être humain puisse répondre librement à Dieu. La liberté individuelle est aussi l’expression du mouvement humaniste, qui a eu des formes protestantes et catholiques. Bien avant la Réforme, Saint Thomas d’Aquin accordait déjà beaucoup d’importance à la conscience.»

Large diffusion

L’imprimerie sera, elle aussi, un accélérateur. Luther l’a bien compris, qui diffuse ses idées en publiant en rafale et se lance dans la traduction de la Bible dans les langues vernaculaires. Il part d’une évidence: pour que le peuple entende la parole de Dieu, il faut qu’elle soit prononcée dans sa langue. «Dans sa contre-réforme, l’Eglise catholique a aussi absorbé certaines idées de la Réforme, estime le professeur. C’est au XIXème siècle qu’avec le Concile de Trente, l’Eglise catholique a fait un pas en arrière. On assiste alors à l’avènement du libéralisme dans le protestantisme. Et l’émergence de la rationalité, qui a accéléré la modernité.»

Prétendre que les Lumières doivent tout à la Réforme serait pourtant malmener l’Histoire. Si la pensée de Luther a pris racine jusqu’à se rappeler à notre bon souvenir dans un camion Volkswagen bleu, c’est que la société était assez mûre pour la laisser fleurir. Ou comme le dit Christophe Monnot: «Si Luther n’a pas fini comme Jérôme Savonarole sur le bûcher, c’est que ses thèses avaient un écho chez les princes. Elles étaient dans l’air du temps.» Mais il faut rendre à la Réforme ce qui appartient à la Réforme: plaise à Dieu que l’homme moderne se reconnaisse, un peu, comme son débiteur.

*La Réforme, matin du monde moderne, Michel Grandjean, Ed. Cabédita, 2016


Jeunes, pratiquants et engagés

Lorsque Markus, étudiant de 22 ans, joue dans les rues de Genève sous les couleurs de l’Armée du Salut, c’est une manière de vivre son protestantisme. Lorsqu’il tourne un documentaire amateur lors d’un voyage humanitaire à Tahiti, pareil. Pour appartenir à l’Eglise protestante de Genève (EPG), classique et traditionnelle, Markus n’en est pas moins un de ses réformateurs: «Notre liturgie traditionnelle, nos orgues, c’est un peu dépassé. On peut chanter les louanges sur un autre rythme. On peut aussi s’engager pour des causes. Moderniser notre Eglise ne peut pas faire de mal.»

Quand David, 37 ans, enseigne la méditation, c’est dans le même esprit. Car il anime cet atelier dans le cadre du Lab, un espace créé au sein de l’EPG et destiné à explorer de nouvelles manières de vivre la spiritualité. L’institution a compris que pour séduire les 18-39 ans, il faut leur permettre de s’exprimer dans un langage plus créatif que celui du culte dominical. Une manière de faire pièce à la perte de sens et à une certaine désaffection des temples. «Le protestantisme est peu dogmatique, explique David. La méditation que je pratique, d’inspiration bouddhiste, est tout à fait compatible avec notre religion. Elle m’a même donné envie de réexplorer le christianisme.» Et d’y injecter ce supplément inspiré et émotionnel qui manque au protestantisme classique, «très austère, rationnel, intellectualisé, froid.»

A 19 ans, Alexandrine s’investit elle aussi au Lab dans le cadre de l’antenne LGBTI (lesbienne, gay, bi, transgenre, intersexe). «Nous devons nous engager pour attirer des jeunes et les espaces de partage en sont le meilleur moyen», estime l’étudiante. Dans ce groupe, il est question d’identité, de foi, mais aussi d’accueil de témoignages ou de travail sur le thème de l’homosexualité dans la Bible. Pour Alexandrine, qui a choisi de se faire baptiser à 16 ans, ses parents protestants ayant voulu lui laisser son libre arbitre, le protestantisme est avant tout synonyme de liberté. Liberté de devenir ce que l’on est, sans a priori.

Ces jeunes sont-ils représentatifs du protestantisme contemporain? Oui et non. Car cette religion est multiple même si son fondement est singulier. Et rien ne ressemble moins à certains courants évangéliques puritains et conservateurs que le Lab de Genève. «Le protestant suisse moyen est distancié, peu pratiquant et humaniste, tendance chrétien-social, explique Christophe Monnot. Mais il y a désormais aussi d’autres courants dynamiques. On observe des évangéliques adeptes d’un néo-libéralisme pur et dur. A l’extrême inverse, de plus en plus de jeunes protestants s’engagent pour l’écologie.» Comme Markus, par exemple, dont la foi, basée sur l’ouverture aux autres, l’a encouragé à lutter politiquement contre le réchauffement climatique.

Le protestantisme permet la double appartenance, l’orgue et le rock, la lettre de l’Evangile et l’engagement citoyen. «Avoir une foi moderne qui agisse sur le monde, qui oblige à prendre ses responsabilités face à Dieu et aux hommes, ce peut être attractif», estime Jörg Stolz, sociologue des religions à l’Université de Lausanne. Au même titre que les mouvements évangéliques du Sud, l’Eglise réformée traditionnelle pourrait engendrer elle aussi une nouvelle vigueur spirituelle. Ou comment, du crépuscule annoncé, suivra l’aube.


Luther, en six dates

1483. Naissance à Eisleben (Allemagne).

1507. Ordonné prêtre.

1517. Affiche à Wittenberg les «95 Thèses » dénonçant la vente des indulgences par l’Eglise catholique romaine.

1521. Excommunié par la bulle «Decet romanum pontificem»; mis au ban de l’Empire par Charles Quint devant la diète de Worms; se réfugie au château de Wartburg.

1530. Rédige «La Confession d’Augsbourg».

1546. Mort à Eisleben.

Dossier 500 ans plus tard, que reste-t-il de l'héritage de la Réforme?

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