Dans la plus grande indifférence médiatique, une sonde spatiale japonaise se prépare à réaliser ces prochains jours l'un des exploits les plus fous de la recherche spatiale: se poser sur un astéroïde et en prélever des miettes pour les ramener sur Terre d'ici à 2007.

Echaudée par diverses récentes déconvenues spatiales, l'Agence spatiale japonaise (JAXA) se montre discrète sur ses activités. Pourtant, si cette mission se voit couronnée de succès, elle fera passer pour un rustre exercice l'épopée de Deep Impact, l'engin américain qui, en juillet dernier, avait «bombardé» une comète pour analyser le jet de débris ainsi généré. Mais la tension est plus que jamais à son comble, la répétition générale qui devait avoir lieu hier ayant été annulée à la suite de «signaux anormaux» envoyé par Hayabusa.

Cette sonde spatiale, dont le nom signifie «faucon pèlerin», a été lancée en mai 2003. Ces deux dernières années, elle n'a cessé de fondre sur sa proie, l'astéroïde Itokawa. A mi-septembre, elle s'est placée à 20 km de cette cacahuète géante de 600 mètres de long pour 300 de large, située à 306 millions de kilomètres de la Terre. Tel un rapace, Hayabusa observe sa cible sous tous les angles afin de parfaire sa descente en piqué, le clou de la mission.

Le 12 novembre, la sonde doit s'approcher de l'astre pour larguer une balise qui lui permettra ensuite de réussir son «atterrissage» sans dégât, ainsi qu'un élément baptisé Minerva. Ce petit module, de la taille d'une casserole et doté de trois caméras, réalisera une cartographie visuelle de ce gros caillou flottant dans l'espace et, en rampant, étudiera la composition de son sol. Riche de ces informations, Hayabusa reviendra alors à la charge, pour une phase qui s'annonce cruciale.

L'engin est en effet si loin de la Terre qu'il a dû être équipé d'un ordinateur de bord doté d'une intelligence artificielle lui permettant d'effectuer son approche en autonomie complète. Toute commande à distance lancée depuis le Japon prendrait en effet 17 minutes pour l'atteindre. De plus, Hayabusa a récemment perdu le contrôle de deux des trois volants d'inertie de son système de contrôle d'altitude, ce qui complique sa stabilisation. Et même si elle se pose sans problème, rien ne sera gagné pour autant.

L'astéroïde est en effet si petit que sa force de gravité vaut moins de 0,001% de celle de la Terre. Ainsi, il suffirait à une grenouille vivant sur Itokawa de sauter pour échapper à l'attraction de l'astre et s'envoyer dans le vide intersidéral! Le problème est valable aussi pour Hayabusa, lourde de 500 kg: après s'être posée, impossible pour la sonde de creuser pour faire des prélèvements, car toute pression sur la surface aurait pour effet de la repousser en arrière.

La parade imaginée par les ingénieurs consiste donc à propulser une bille de 5 grammes vers le sol, à la vitesse de 300 m/s. La poussière et les débris éjectés lors de l'impact seront aspirés par une trompe, et se logeront dans une capsule. «Si tout se passe comme prévu. Car la nature de la surface d'Itokawa reste indéterminée à ce jour», a précisé devant la presse Akira Fujiwara, le chef de la mission. Il est dès lors possible que le sol soit si meuble ou poreux que le projectile s'y enfonce comme dans de la neige, sans générer d'éclats.

L'opération sera répétée sur trois sites différents; la récolte devrait peser au mieux un ou deux grammes. Puis, la sonde reprendra la direction de la Terre, propulsée par son moteur ionique qui permet de parcourir de si longues distances. Elle larguera enfin, en juillet 2007, son précieux bagage au-dessus du désert australien. Une dernière phase périlleuse, lorsque l'on se souvient de Genesis, la sonde américaine similaire qui s'est écrasée à son retour en décembre 2004, après que ses parachutes ne se sont pas ouverts correctement.

Résultat? «Pour la première fois, nous aurons ce que j'appelle l'«ADN du système solaire», a confié Patrick Michel au magazine Science & Vie . Selon ce spécialiste des astéroïdes à l'Observatoire de la Côte d'Azur, «la matière qui constitue Itokawa est conservée intacte depuis l'origine du système solaire: elle nous renseignera donc sur le disque de poussières qui entourait le Soleil à l'origine, disque qui a formé les planètes». Hayabusa n'est toutefois pas la première sonde à tenter de percer la composition de cette mystérieuse étoffe d'astéroïde. La sonde américaine NEAR a en effet atterri en 2000 sur Eros, bien plus gros qu'Itokawa, sans toutefois pouvoir en repartir… C'est donc la première fois que de telles poussières pourront être analysées en laboratoire. Ces recherches permettront peut-être d'établir des liens de filiation avec les morceaux de météorites retrouvés aux quatre coins du monde, et ainsi de mieux cerner cette hétérogène et inerte population interplanétaire.

En parallèle à ces travaux de généalogie spatiale, les chercheurs vont tenter de récolter un maximum de données sur les caractéristiques physiques de ces astéroïdes, comme Itokawa, que l'on dit géocroiseurs. Selon les modélisations de Patrick Michel, à paraître dans la revue spécialisée Icarus , il y a en effet une (mal) chance sur dix que cette arachide géante croise l'orbite de la Terre et tombe sur le nez de l'humanité dans les treize prochains millions d'années. Savoir si ces corps sont de type rocheux, métallique ou autre (mais non glacé comme les comètes), et connaître leur densité aidera à élaborer des stratégies pour s'en protéger si besoin. Car sur les quelque 250 000 astéroïdes repérés à ce jour, plus de 3600 seraient géocroiseurs, certes peu menaçant dans l'immédiat.

Du côté de l'Agence spatiale européenne (ESA), on suit d'ailleurs la cour qu'Hayabusa fait à Itokawa avec beaucoup d'intérêt. L'ESA planche en effet sur une mission similaire, baptisée Don Quichotte, dont l'objectif, dès 2010, est de dévier en les bombardant 2002AT4 et 1989ML, deux autres astéroïdes dont l'orbite pourrait croiser celle de la Terre.