Un cor des Alpes occupe la moitié de l'avant-scène. Il fait face à un trompettiste qui dissimule une guitare d'un bleu criard et un instrument de percussion africain. L'image est belle, les sons qui s'en échappent inédits. Quelques heures plus tôt, c'était, sur les mêmes planches, un tête-à-tête entre les éléphants d'Hannibal partis de Carthage et la population alpine. Toujours grâce à la musique et toujours à l'intérieur du Théâtre d'Altdorf. Là, au cœur de la Suisse, lieu de transit par excellence, à quelques kilomètres du Gothard.

Durant ce week-end, des rencontres musicales se sont multipliées dans le chef-lieu d'Uri pour la quatrième édition du Festival international «Alpentöne» (sons des Alpes). La ville de Guillaume Tell, coincée entre les falaises abruptes de la vallée, croulant sous ses géraniums, s'est transformée en laboratoire des sons du matin jusqu'au milieu de la nuit. Sur des airs de jazz, de brass band, de musique populaire, voire de rock, une quarantaine d'artistes des quatre coins de l'Europe centrale ont réveillé les racines de la musique des Alpes.

C'est comme ça tous les deux ans depuis 1999. Directeur du projet, Hansjörg Felber parle d'un rendez-vous «unique» et «inimaginable ailleurs». Au départ, le pari était d'assurer le rayonnement d'Altdorf avec un projet culturel hors norme, désormais reconnu pour sa qualité et soutenu par Pro Helvetia. «Nous sommes au cœur des Alpes. C'est donc le lieu idéal pour montrer que la musique européenne a des racines communes et qu'elles peuvent résonner avec un saxophone, comme avec du jodel ou de la musique expérimentale.» En tout cas, le patchwork – avec les risques qu'ils supposent – séduit.

Samedi fin d'après-midi: un groupe de brass band d'Uri vient de terminer sa prestation devant l'entrée du théâtre, par un «Là-haut sur la montagne» très applaudi. Une enseignante bernoise, pressée de retrouver sa place à l'intérieur apprécie. «Cette chanson prend ici un ton particulier. Quand vous savez que dans cinq minutes, vous entendrez des airs de jazz inspirés du passage des Alpes d'Hannibal, cela devient vraiment excitant.» Elle a disparu: à l'intérieur, l'ensemble français Johnny Staccato Libération Musique Orchestra est déjà sur scène. Avec des musiciens et des chanteurs français, maghrébin, malien et italien notamment.

Laurence Revey en surprise

Dans cette bourgade de 9000 habitants, le lieu des festivités est bien caché, à une centaine de mètres de la place de l'hôtel de ville, réservée, elle, à la statue du héros Tell. Rien de très grand, c'est même étroit: une tente pour les concerts gratuits devant le théâtre, quelques stands de disques et les terrasses des restaurants. Les rencontres sont d'autant plus faciles. Venue en invité surprise, la chanteuse valaisanne Laurence Revey est séduite: «C'est un lieu d'expérimentation, de qualité, où tout se fait en contact direct avec le public.»

Avec un budget d'un peu plus de 500 000 francs pour trois jours, le «Alpentöne» veut garder les proportions qui sont les siennes aujourd'hui. Pour le futur, on a pas envie de voir plus grand et les quelque 3000 spectateurs des dernières éditions réjouissent les organisateurs. Espoir pour dans deux ans: rééditer la promenade sonore avec les musiciens dispersés dans le delta de la Reuss. Très prisée lors des dernières éditions. Cette année, la pluie de dimanche en a voulu autrement. De quoi encore alimenter l'envie de revenir.