Jardins de la Fondation Gianadda, à Martigny. Elle pose là pour la photo. Il fait à peine beau, mais les nuages courent dans le ciel et les traînées ouvrent des perspectives. Les photographes aiment cela. Sophia Cantinotti paraît à l’aise en ce parc des sculptures. L’historien de l’art Daniel Marchesseau évoquait ici «la mélodie des vents, les bruits d’eau de Pol Bury, la joie des Baigneurs de Niki de Saint Phalle, les oiseaux-lyres de La Cour Chagall, le chœur des violoncelles d’Arman».

Sophia Cantinotti respire bien fort. On croit entendre un «ouf» de soulagement. Il y a de quoi. Depuis 2019, elle travaille sur l’exposition Le Valais à la Une – Un siècle vu par les médias qu’abrite le Vieil Arsenal situé dans le parc. La date d’ouverture prévue le 7 mai dernier a été respectée. Ce n’était pas acquis tant il a été complexe d’organiser un tel événement. Des milliers de photographies et de coupures de presse à voir et à trier. En retenir 400 pour les premières, autant pour les secondes. «Il a fallu faire des choix, nos épaules ont dû supporter beaucoup de choses», dit-elle.

Sophia Cantinotti et Jean-Henry Papilloud ont été désignés commissaires de cette exposition. Ils se connaissent bien, œuvrent tous deux au sein de la société Passeur d’images. Elle explique: «A l’occasion des 100 ans de l’Association de la presse valaisanne, l’idée a germé de célébrer cet anniversaire. On a repris un peu le concept d’Olivier Maire qui, en 2019, a fêté chez lui à Bramois les 20 ans de son studio en mettant à l’honneur les photographes de presse.»

Du Simplon à Evolène

Ce dernier les a rejoints pour monter cette rétrospective. Sur deux étages, un siècle d’histoires, de faits qu’ils soient divers, exceptionnels, tragiques, heureux, toujours marquants. Reportages en tout genre: ouverture du tunnel du Simplon, construction de la Grande-Dixence, inondations du Rhône, droit de vote des femmes, vigne à Farinet, suicide collectif du Temple solaire, catastrophes de Gondo et d’Evolène, finales de la Coupe de Suisse du FC Sion, Gay Pride, etc.

L'événement qui a suscité le plus d'envois par les médias est le drame du tunnel de Sierre en 2012. Vingt-huit morts, dont 22 enfants

Sophia Cantinotti

Les unes de l’époque sont reproduites en gros format avec les commentaires de journalistes ou de témoins. Jean-Michel Bonvin se souvient d’avoir suivi pour La Suisse l’exploit d’Erhard Loretan, qui, «comme un yéti», a gravi 37 sommets en vingt jours (dont trente 4000) en 1986. Jeune stagiaire en 1967 pour la Feuille d’avis du Valais, Gilberte Favre rencontre Friedrich Dürrenmatt à Pertuis-du-Sault (NE), «homme bourru mais dont le visage s’éclaira à l’évocation de la forêt de Finges».

Noémie Fournier revient sur ce gypaète abattu par un braconnier en 1997 sur les hauts de Crans-Montana, «acte d’une imbécillité extrême alors que le volatile était en train d’être réintroduit en Valais». Christophe Spahr raconte l’arrivée improbable et inoubliable du Tour de France en 2016 au barrage d’Emosson.

«L’événement qui a suscité le plus d’envois par les médias est le drame du tunnel de Sierre en 2012 (28 morts, dont 22 enfants)», observe Sophia Cantinotti. Plusieurs unes du Nouvelliste à ce sujet, bouleversantes neuf années plus tard. Christian Hermann de Rhône FM témoigne: «Des enfants… un bain de sang, il est 1h, mon pote ambulancier, une armoire, est effondré devant l’entrée où le ballet des hélicoptères a commencé.»

Fille d’un horticulteur toscan venu en Suisse dans les années 1970, Sophia Cantinotti a découvert la photographie grâce à sa grand-mère maternelle, grande voyageuse qui, à 80 ans, sillonnait encore le Népal et rapportait des images. «Elle aimait aussi photographier les fleurs en Valais», se souvient-elle. Sophia étudie à Lausanne les langues orientales et l’histoire de l’art. Elle apprend aussi le sanskrit: «On a commencé à 30, on a fini à quatre.»

En 2009, la médiathèque de Martigny la recrute. En 2010, elle participe activement au montage à Moscou de l’exposition des photographies que Léonard Gianadda a réalisées en 1957 lors du Festival international de la jeunesse dans ce qui était alors la capitale soviétique. «Elles ont été montrées au Musée Pouchkine, puis il y a eu un tour de Russie en 15 étapes, avant un retour en 2017 à Moscou. Le regard d’un jeune Suisse sur Moscou en cette période de la guerre froide a captivé le public.»

Le souvenir d’Imsand

Autre figure qui a compté pour Sophia Cantinotti: le photographe vaudois Marcel Imsand, décédé en 2017. Elle se souvient d’une rencontre «si humaine» avec lui, de plusieurs centaines de tirages offerts à la Fondation Gianadda, de l’expo de 2012 à Martigny. «Nous avons cherché des financements pour que le fonds photographique de Marcel Imsand soit conservé et nous avons appris avec bonheur que le Musée de l’Elysée le reprenait.»

Retour dans le Vieil Arsenal. Elle montre une frise qui répertorie le nombre de titres valaisans du siècle dernier à nos jours. Les trois quarts ont disparu. A l’exemple du Journal du Valais, qui n’aura existé qu’une année. «On continue!» lisait-on cependant à la une de l’édition du 9 juin 1978. La première coupure de presse présentée évoque l’inauguration du tunnel du Simplon en 1906. Les dernières s’arrêtent sur la récente crise sanitaire…


Profil

1981 Naissance à Martigny.

2009 Intègre la Médiathèque Valais.

2010 Exposition «Moscou 1957» au Musée Pouchkine de Moscou.

2021 Exposition «Le Valais à la Une», jusqu’au 21 novembre.


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