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Sophie Aymon, sur le «Vevey». (Eddy Mottaz)
© photo eddy mottaz

Portrait

Sophie Aymon, une femme à la barre de la CGN

La compagnie de navigation lémanique n’avait jamais connu de femme au gouvernail d'un bateau. Sophie Aymon, sur la voie du timon, pourrait bien être sa première capitaine

Cheveux courts noirs, maquillage léger et taches de rousseurs sur teint doré. Sophie porte un uniforme blanc et bleu marine, des lunettes de soleil, mais pas de casquette de capitaine. «Les femmes ne la portent pas, car apparemment c’est moche. Mais je préfère, car il fait chaud là-dessous. Et puis ça décoiffe!» Bague à chaque pouce, ongles courts: ses mains sont puissantes et desséchées par le cordage.

«Soph’, tu as les clés de la cabine du capitaine?» lui demande Christian, le mécanicien du «Vevey», bateau à roues datant de 1907. En plus des clés, Sophie Aymon maîtrise l’art de la navigation. Neuf femmes travaillent sur les bateaux de la compagnie générale de navigation du Léman, mais seule Sophie prétend au titre de capitaine. Cette Valaisanne de 36 ans, née à Lausanne, travaille depuis 16 ans à la CGN.

Cette semaine-là, sur les cinq membres d’équipage, deux femmes travaillaient à bord. Sophie, sous-timonier donc, et Joëlle, commissaire de bord. Les deux acolytes se connaissent depuis une douzaine d’années. «J’ai été témoin de son mariage», confie Sophie pendant que Joëlle arrange l’uniforme de «sa meilleure amie». «Sophie a un caractère bien trempé. Si on a besoin d’elle, elle est toujours là, mais si elle dit non, c’est non. Un caractère valaisan, quoi!», raconte Joëlle en riant. Duo complice, les deux femmes tirent la passerelle. La croisière offre un tour de trois heures sur le Haut-Lac, entre Vevey et Montreux. Selon Sophie, «la plus belle partie». Les cris des retardataires se font entendre, puis viennent les mercis de soulagement. Nous quittons Lausanne-Ouchy à 11h05.

«Je ne regardais pas vraiment le lac»

Malgré le divorce de ses parents, Sophie décrit son enfance à Martigny comme «formidable». «J’ai une très grande famille. Mes parents sont ouverts, mais mon père reste plus strict.» Têtue et pugnace, Sophie a toujours su ce qu’elle voulait. «J’ai fait ma matu professionnelle en cinq ans. On ne peut pas s’amuser et réussir en même temps. Et j’ai choisi de faire la fête. Mais si on était payé pour étudier, je pourrai faire ça toute ma vie.»

J’ai tout de suite croché! Ce n’est pas classique, comme métier, et moi je ne me voyais pas assise devant un bureau.

Son entrée à la CGN se fait par hasard, instinct ou plutôt «destin», comme elle aime le dire. «En hiver 2000, je suis venue vivre chez ma grande sœur au Bouveret. Elle habite juste en face du débarcadère, mais je ne regardais pas vraiment le lac.» En juin 2001, sa maturité professionnelle commerciale en poche, Sophie veut juste «se faire des sous et partir en Australie. Il fallait que je trouve un boulot qui paie vite et bien.» Un membre du personnel se blesse le pied, et Sophie se retrouve à faire du radelage pour la CGN. «J’ai tout de suite croché! Ce n’est pas classique, comme métier, et moi je ne me voyais pas assise devant un bureau.» Au printemps, elle est engagée.

Au début, Sophie s’occupe de la caisse pour «avoir un pied» dans la cabine du capitaine. Mais il y a une année, la Valaisanne assume sa détermination: «Il me reste 30 ans à bosser, et j’avais envie de sortir de ma zone de confort. Le timon, c’est ce que je voulais. Les capitaines ont été d’accord de m’apprendre, j’étais touchée.»

Un voyage déterminant

Le capitaine Daniel Gonin, anneau à l’oreille gauche, travaille depuis 20 ans à la CGN. «J’ai vu venir les dames. De la féminité sur un bateau, c’est bien. Elles ont également un bon accueil des voyageurs.» Il devait reprendre la barre à Montreux, mais il n’en fera rien. La confiance règne entre les deux collègues.

Lorsque Sophie conduit depuis les commandes extérieures, elle salue les pêcheurs et les personnes à quai. Tout le monde semble étonné de voir une femme à la barre. A Vevey, on entend même: «Regarde chérie, c’est une femme qui conduit!»

Dans la cabine, la grande roue en bois a laissé place au joystick électronique. La radio est allumée en permanence. «Si j’aime une musique, je la mets à fond et je fais quelques pas de danse!» Seul un petit carnet noir gît sur le tableau de bord, des dessins et des notes à l’intérieur. «On a des routes spéciales et des points à partir desquels ralentir. Chaque capitaine a ses combines, alors je note tout.»

«Optimiste-fataliste», c’est ainsi que se définit la Valaisanne. «J’ai un optimisme débordant, mais si quelque chose doit arriver, ça arrivera.» Timide? Sophie cache bien sa pudeur. Elle parle beaucoup avec les mains et s’exprime avec passion. «Je rougis de temps en temps, mais je me soigne!»gg

A 23 ans, Sophie monte pour la première fois dans un avion. Mais depuis, le virus du voyage ne la quitte plus. «Je me suis rattrapée!» Costa Rica, les Canaries, Inde, Tunisie, Jamaïque, îles Maurice et de La Réunion. Mais le voyage qui l’a le plus marqué: trois semaines au Népal en 2012. «Il y a des voyages qu’il faut faire seule. Je suis partie dans un trek méditation. Je n’avais jamais vraiment marché et j’ai dû dormir une fois sous tente au Paléo quand j’avais 15 ans!» Sophie s’identifie à la philosophie bouddhiste: «J’ai appris à être dans l’instant.»

Capitaine au féminin

Le terme «capitaine» se féminise difficilement. «On me surnomme Soph ou Soso. Les enfants, eux, m’appellent «capitaine Haddock».

«Pour ma première saison en 2002, un capitaine m’a dit: tu as mieux bossé que certains hommes.» Mais Sophie ne souhaite pas s’inscrire dans une comparaison. «Il y avait les irréductibles machistes bien sûr, mais aujourd’hui ils sont à la retraite! dit-elle en riant. A aucun moment, ils m’ont fait sentir que j’étais moins capable qu’un homme.»

L’humour fait souvent passer quelques messages, subtils ou non, mais Sophie s’est faite à cet «humour masculin». «Avec de l’autodérision, on enlève toute sensibilité. Parfois, notre humour est même plus graveleux que celui des hommes! Mais j’essaie de rester une fille, de parler avec des fleurs et deux-trois paillettes!» Munie d’une grande capacité d’adaptation, elle sait se faire apprécier de tous. «Au bout d’un moment, tu es comme une petite sœur. On passe onze heures par jour ensemble, ils sont cool, ces gaillards!»

Heureusement qu’il y a des femmes à la barre, elles ont une sensibilité différente.

Christian, le mécanicien, rétorque avec le sourire: «On cache bien notre jeu!» Auparavant dans l’aviation, Christian s’occupe du «Vevey» depuis trois ans. Il navigue souvent avec Sophie: «Elle mène sa barque avec poigne, mais elle reste à l’écoute. Heureusement qu’il y a des femmes à la barre, elles ont une sensibilité différente. Elles maîtrisent leur sujet et ont la même capacité que les hommes.» Sophie note une seule différence sur le pont: «Les gens me parlent moins frontalement qu’à un homme.»

La Valaisanne est très exigeante avec elle-même, mais là encore elle «se soigne». Aujourd’hui, Sophie ne manque de rien. «S’il me manquait quelque chose, je ferai en sorte de l’avoir. J’ai eu la vie que j’avais envie d’avoir.»


Profil

2001: obtention de sa maturité professionnelle commerciale

2002: entrée à la CGN

2012: trois semaines de voyage au Népal

2015: début de la voie du timon pour devenir capitaine

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