Série d'hiver

Sophie Lavaud: «107 nuits sous la tente au-dessus de 5000 mètres»

Surnommée «The 56 000 Lady», l’alpiniste Sophie Lavaud a gravi cette année son sixième et son septième 8000 mètres, devenant la femme la plus capée en Suisse et en France. Les records lui importent moins que le plaisir. Elle raconte

En ces jours de fêtes, Le Temps a recueilli les témoignages de gens dont la vie a changé en 2017. Nous les proposons tels quels, dans leurs mots.

«J’avais intitulé mon projet pour l’année 2017 «la trilogie des saisons»: enchaîner trois ascensions au printemps, puis en été et en automne, qui sont les saisons classiques pour les expéditions dans l’Himalaya. Je ne suis pas encore prête pour les hivernales! Ce printemps, j’ai d’abord tenté le Kangchenjunga, qui culmine à 8585 mètres et est le troisième plus haut sommet du monde après l’Everest et le K2, qui est à 8611 mètres. Il est situé à l’extrême est du Népal, c’est le point culminant de l’Inde, mais il n’est possible de le gravir que sur le versant népalais, car il est considéré comme sacré côté indien.

A 8200 mètres, une erreur logistique due à une mauvaise coordination des équipes de tête nous a obligés à faire demi-tour et à redescendre. Nous avons attendu une nouvelle fenêtre météo qui ne s’est pas présentée. Je suis rentrée une semaine à Genève pour récupérer mon visa pour le Pakistan. Ce fut rude de redescendre, car le sommet était à la fois sous mes yeux et si loin. D’autant plus frustrant que ce n’était pas pour des raisons physiques ou météorologiques que nous avons dû renoncer.

Un camp balayé par une avalanche

C’est comme lors de l’avalanche au K2 l’été 2016, nous étions à trois jours du sommet lorsque notre camp 3 à 7500 mètres d’altitude a été balayé. Dix tentes ont été englouties, ainsi que tout le matériel prévu pour la nuit du sommet. Si j’avais été sur le camp, je ne serais plus là pour le raconter. Nous avons donc été contraints d’interrompre l’expédition. Les gens me disent que je suis vivante et que j’ai eu de la chance mais je ressens cela différemment. Nous étions au camp 1 au moment de l’avalanche et le souffle ressenti a été très fort.

Lorsque nous avons compris que nous étions épargnés, nous étions heureux car nous étions en vie. La montagne avait été purgée, le mauvais temps était passé et nous pouvions continuer en toute sécurité. Alors je suis montée avec François Damilano qui m’accompagnait pour ramener des images pour notre deuxième film. A l’arrivée au camp 2, les sherpas nous ont annoncé que le camp 3 n’existait plus. Le récit de cette expédition se retrouve en images dans notre film K2 – Une journée particulière, qui est sorti cette année.

Monstres majestueux

La saison d’été se déroule toujours au Pakistan, car au Népal la fin de la saison s’arrête avec l’arrivée de la mousson. Les queues de mousson n’arrivent au Pakistan que fin août, nous avons donc le temps entre les mois de juin et de juillet de tenter les monstres majestueux du Karakoram. Les 14 sommets de plus de 8000 mètres dans le monde sont tous dans l’Himalaya, entre le Tibet, le Népal et le Pakistan. Le Broad Peak, l’un d’entre eux, culmine à 8051 mètres. J’y étais le 11 juillet, une magnifique ascension et le deuxième volet de la trilogie achevé.

Les 8000 mètres, c’est toujours difficile, il n’y en pas de facile. L’hypoxie décuple le danger, car le manque d’oxygène altère les facultés physiques et mentales. Il faut donc s’acclimater correctement pour minimiser les risques d’un mal aigu des montagnes. Prenez l’exemple de l’Aiguille du Midi: quand on y monte, l’oxygène se raréfie, le corps le comprend et au bout de six à huit heures, il déclenche un phénomène physiologique et va produire des globules rouges supplémentaires pour compenser le manque d’oxygène. D’où la nécessité, en haute altitude, de faire des paliers.

«Si l’on grille les étapes d’acclimatation, on se met en danger, ce qui peut déclencher le mal aigu des montagnes et présente le risque d’un œdème pulmonaire ou cérébral. On peut en mourir»

Dans l’Himalaya, la phase d’acclimatation dure environ un mois, on monte au premier camp, on dort et on redescend. On se repose, on retourne au camp 1 puis on franchit un palier jusqu’au camp 2, on y dort et on redescend au camp de base et cela jusqu’à 7500 mètres. Ce yoyo sur la montagne est nécessaire pour fabriquer ces précieux globules rouges qui nous aideront à franchir la barre des 8000 mètres. Si l’on grille ces étapes d’acclimatation, on se met en danger, ce qui peut déclencher le mal aigu des montagnes et présente le risque d’un œdème pulmonaire ou cérébral. On peut en mourir.

La qualité numéro un de l’himalayiste est la patience; il faut savoir prendre le temps, jongler avec la météo. L’alpiniste qui veut aller vite se met en danger. Je suis très patiente. Je crois avoir un parcours classique avec une vraie progression d’ascension. Pour schématiser, je dis: un Mont-Blanc en 2004 et un Everest en 2014. Dans l’intervalle, de nombreux 4000 dans les Alpes puis des 5000 en Amérique du Sud, puis j’ai passé la barre des 6000 et 7000 mètres. Dix ans entre le Mont-Blanc et l’Everest à 8850 mètres gravi en 2014, c’est un cheminement par petits pas.

Partir ou attendre?

Fin de la trilogie 2017: le 26 septembre vers 8h, j’étais au sommet du Manaslu, à 8163 mètres, mon septième 8000. La nuit du sommet au camp 4, à 7430 mètres, la veille, le vent était violent, impossible de monter une tente, alors nous nous engouffrons avec NaDorjee, le sherpa qui m’accompagne souvent, dans une tente vide.

Attendre vingt-quatre heures ou y aller? A minuit, le vent souffle encore violemment, je doute, j’interroge à plusieurs reprises mon routeur météo qui me rassure: tu peux y aller, il n’y a plus de vent au sommet. Nous décidons d’essayer, car encore vingt-quatre heures dans la tente à attendre ballottés comme des shakers risque de nous épuiser totalement. Les quatre autres filles qui étaient avec moi sont parties à 1h pour le sommet et moi, toujours accompagnée de NaDorjee, à 2h30 du matin. Au lever du jour, le vent s’est calmé. A 8000 mètres, nous troquons les lampes frontales contre des lunettes de soleil. Le pas est lent et lourd. Personne là-haut, le sommet est à nous.

«Un parcours classique»

On me dit que je suis la première Suisse et Française à avoir gravi sept 8000 mètres. Erhard Loretan a fait les quatorze. Je suis à la moitié. Ce n’est pas l’objectif pour l’objectif. C’est l’un après l’autre, une aventure après une autre. J’ai au fond un parcours classique. Mes parents avaient un appartement à Argentières, à 3 ans j’étais sur les skis. Je suis née à Lausanne, nous avons vécu à Milan, j’ai trois passeports, suisse, français et canadien. J’ai fait des études commerciales à Lyon, puis travaillé pendant douze ans dans l’hôtellerie genevoise, dont quelque temps comme directrice en vente marketing au Richemond, puis six années dans la cosmétique.

Avec mon frère, nous avons ensuite créé une société dans le secteur de l’événementiel financier. L’organisation de grosses conférences sur des thématiques de niches d’investissement était l’activité principale et tout notre business model s’est écroulé avec la crise économique. Nous avons tenu tout de même jusqu’en 2011 et puis décidé de cesser notre activité. Je me suis retrouvée devant une page blanche. J’avais enfin du temps et quelques économies.

Un mois d’acclimatation

La barre des 7000 mètres était franchie et je cherchais une occasion de tenter d’aller «flirter» avec le 8000. Un 8000, c’est deux mois d’expédition porte à porte, avec une marche d’approche de huit à dix jours jusqu’au camp de base, ce qui est déjà un vrai trip, puis environ un mois au pied de la montagne pour l’acclimatation et les fameux yoyos. Il faut ensuite attendre la bonne fenêtre météorologique pour tenter le sommet.

Au début, je suis partie avec des agences qui s’occupent de tout, les visas, le staff, les permis d’ascension, etc. Aujourd’hui, je n’ai plus besoin de ce type de logistique, je travaille directement avec des représentants locaux et les sherpas avec lesquels je collabore depuis plusieurs années m’aident à monter les expéditions. Je ne pars pas seule, j’aime l’esprit d’équipe en Himalaya. Soit je rejoins d’autres expéditions confirmées, des équipes internationales, soit j’en suis à l’initiative.

Le coût de l’Everest

Un Everest, c’est environ 50 000 francs, le plus cher car le plus mythique. Les autres sommets varient entre 15 000 et 40 000 francs. Même en étant «The 56 000 Lady», je suis en perpétuelle recherche de fonds! Des entreprises suisses et françaises, des équipementiers et des particuliers qui aiment mon histoire me soutiennent. Je donne des conférences avec ma double casquette, une expérience de vingt ans en entreprise et le vécu en montagne.

C’est une valeur ajoutée que de pouvoir restituer ce que je vis en gravissant les sommets, en analogie avec la vie en entreprise. Les thématiques que je développe englobent la gestion du doute, le dépassement de soi et partent du principe que dans l’Himalaya, seule, je ne vais nulle part. En entreprise, c’est pareil. De nombreuses sociétés en Suisse et à l’étranger m’ont déjà sollicitée, et je suis régulièrement invitée sur des salons ou festivals de films liés à la montagne ou à l’aventure lors de la sortie des films.

Actions solidaires

Ce qui me tient énormément à cœur, ce sont les actions solidaires qui accompagnent mes voyages et mes expéditions. J’ai été pendant cinq ans la marraine de Norlha, une ONG lausannoise qui aidait les populations himalayennes, avec en 2017 un projet de soutien aux femmes des villages de haute altitude touchées par les conséquences négatives liées à l’émigration des hommes. Après le tremblement de terre de 2015, nous avions fait une levée de fonds appelée «Le chemin de Sophie», pour la réhabilitation d’un sentier entre le village de Rasuwa et la vallée. En 2014, l’ascension de l’Everest avait fait l’objet d’une vente virtuelle de «mètres d’altitude» jusqu’au sommet pour financer un programme lié à l’agriculture.

Malheureusement, en cette fin année, Norlha a été confrontée à une crise financière énorme et aux nouvelles réglementations imposées au Népal, qui demandent un investissement annuel d’au moins 200 000 francs afin de mener des opérations dans ce pays. Dans un environnement difficile pour recueillir des dons, cette nouvelle loi a contraint Norlha à cesser son activité. Je souhaite infiniment que cette solidarité entre les Alpes et l’Himalaya puisse continuer autour d’un nouveau projet à soutenir. Je collabore aussi avec Recco, un système de recherche qui permet d’être localisable en cas d’accident d’avalanche. Ambassadrice de la marque pour le Népal, j’organise certaines formations des sherpas sur les camps de base et à Katmandou.

Récupération essentielle

Pour partir, il me faut aussi un bon physique. L’oxygène est intégré dans la logistique de mes expéditions par sécurité, en cas de grand froid, pour me protéger des gelures et mieux récupérer mais j’ai réussi cette année mon deuxième 8000 sans y recourir. L’hygiène de vie et l’entraînement sont stricts, mais le point majeur est la récupération. C’est essentiel. Cette année, j’ai passé 107 nuits sous tente au-dessus de 5000 mètres avec des amplitudes thermiques pouvant atteindre 50°C en une journée (de +30 à – 20°C).

Lorsque le corps est acclimaté, au camp de base, le sommeil est réparateur, contrairement à ce qui se passe dans les camps d’altitude, au-dessus de 7000 mètres, où le sommeil profond n’est plus possible. On ne dort donc presque pas. En fait, nous ne sommes pas faits pour vivre là-haut! Quand je rentre, je savoure la couette, la douche, le confort en général. Pour le reste, c’est une continuité. Je travaille avec un médecin du sport, avec un nutritionniste, je fais des bilans de santé et des analyses pour détecter des carences et supplémenter tout ça.

L’esprit d’aventure

Je n’ai pas besoin de coach mental, car j’ai globalement compris ce qu’il faut faire. Je fais beaucoup de peau de phoque, de cascade de glace et tout ce qui peut s’exercer en alpinisme hivernal avec piolets et crampons. Je ne vais pas au Mont-Blanc car ça ne sert à rien, il n’est même pas à la hauteur d’un camp de base de l’Himalaya. En revanche, endurance et dénivelé restent nécessaires. Mon plaisir, c’est avant tout l’alpinisme et la dimension de l’himalayisme, l’esprit d’aventure.

J’aime arriver au Pakistan ou au Népal, m’immerger dans le pays avant de rejoindre l’expédition. J’aime partager du temps avec les équipes locales, parmi lesquelles je me suis fait beaucoup d’amis. Il faut casser son référentiel et ses habitudes de vie classiques. Certains jours, au camp de base, je n’ai rien à faire sauf regarder le ciel et les montagnes. Je ne m’ennuie jamais, je lis, j’écoute de la musique, j’écris. Prendre une douche peut être l’activité d’une journée, comme envoyer un e-mail, selon les aléas des connexions. J’aime les contrastes, rentrer une semaine, enfiler une robe et des chaussures à talons pour une soirée. Les gens sont souvent bienveillants, ils me témoignent de belles choses. Et puis je repars vers les sommets, mon Graal. Au fond, je suis une saisonnière.»


Profil

1968 Naissance à Lausanne.

2004 Gravit le Mont-Blanc.

2012 Deux premiers 8000, le Shishapangma et le Cho Oyu.

2014 Foule le sommet de l’Everest.

2015 Subit le tremblement de terre au Népal sur les pentes du Makalu puis atteint le sommet du Gasherbrum II.

2016 Un 5e sommet: le Makalu.

2017 Deux autres 8000: le Broad Peak et le Manaslu.

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