Vous ne regarderez plus jamais la feuille de salade au bout de votre fourchette de la même façon. Dans Primauté du vivant. Essai sur le pensable publié ce mercredi 13 octobre aux PUF, les philosophes Sophie Swaton et Dominique Bourg offrent une nouvelle paire de lunettes pour observer l’époque, l’histoire et nos assiettes.

Et si, pour survivre aux changements climatiques qui s’annoncent, l’humanité commençait par questionner sa connaissance du vivant? S’interrogeait sur son rapport aux animaux et aux plantes? Le Temps a sondé les intentions et espoirs de l’autrice, maître d’enseignement et de recherche à l’Institut de géographie et durabilité de l’Université de Lausanne.

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Le Temps: Vous insistez dans cet essai sur l’importance de «réenchanter le monde». Aviez-vous peur de faire peur aux lecteurs?

Nous vivons dans une période tellement troublée, socialement, économiquement, politiquement, sanitairement que nous ne rêvons plus. La crise écologique, plutôt le désastre écologique en cours, et les scenarii catastrophiques qui sont prédits contribuent, même s’il est indispensable de les expliquer, aux troubles mentaux comme l’éco-anxiété. Dans ce contexte peu réjouissant, comment trouver l’énergie de résister, d’entreprendre, de créer et de rendre hommage au vivant, sous toutes ses formes? Nous avons besoin d’un monde réenchanté qui nous communique une envie, un espoir, sans crainte de se ridiculiser, d’être qualifié·es de bisounours.

Prendre conscience de sa petitesse et de sa grandeur humaine à la fois est un gage d’évolution pour le XXIe siècle

Vous relevez qu’à une époque pas si lointaine on jugeait les cochons mangeurs d’enfants au tribunal, et on traitait parfois les hommes comme des animaux… Comment la dualité hommes/animaux puis la supposée «suprématie» de la race humaine sur la race animale se sont-elles imposées à travers l’histoire?

La suprématie de la race humaine va de pair avec celle du paradigme mécaniste qui considère la nature comme séparée des êtres humains et valorise les rapports de domination, des hommes sur les animaux, mais aussi des hommes sur les femmes et des savoirs centralisés sur d’autres formes plus ancestrales. Cela a conduit à la dualité nature/culture que l’on connaît, où les arbres, les espaces cessent d’être sacrés pour ne plus constituer qu’un amas de matière au service de la race humaine, qui peut en user selon son gré.


Dans quelle mesure assiste-t-on aujourd’hui à l’avènement d’un nouveau paradigme dans notre relation aux animaux?


On sait maintenant que les animaux sont pourvus de sensibilité, que la souffrance animale est un fait bien établi et insupportable dans le nouveau paradigme en cours: comment supporter de manger de la viande produite par une mort atroce sans aucune considération pour la vie de l’animal, le respect à une dignité et un droit d’existence qui nous incombe aussi? Dans certains clans de peuples premiers, on tue des animaux, certes, mais jamais sans remercier leur âme, leur sacrifice reconnu pour le bienfait de la communauté que l’animal va permettre de nourrir. On ne tue pas pendant la période de reproduction par exemple, respectant un cycle naturel de vie tout simplement. Que dire de la surproduction de nos pays et de l’élevage intensif de bêtes qui ne voient pas la lumière du jour et dont la seule finalité est de «servir» à manger? Cela n’est plus compatible avec le paradigme en cours de respect du vivant.


Qu’en est-il du végétal, envers lequel la race humaine semble avoir une forme de «mépris», selon votre analyse?


Si la sensibilité animale est reconnue désormais, celle végétale commence seulement selon un plant turn qui ne fera pas totalement plaisir aux véganes! Les plantes ont également une sensibilité comme le montrent les dernières recherches scientifiques. Mais elles sont surtout détentrices de certaines vertus et propriétés qui montrent que le pensable, loin d’être l’apanage de la race humaine, se propage non seulement aux animaux mais également aux végétaux, capables de communication. C’est le cas des arbres qui communiquent par leurs racines, mais également des feuilles pouvant, en cas d’attaque, à la fois muter pour se défendre en empoisonnant leur prédateur et transmettre l’information à leurs congénères. C’est une révolution!

Mais si tout pense et est sensible, qu’est-ce qu’il nous reste à nous mettre sous la dent?

Il n’est pas question de ne plus manger de plantes, de salades, de tomates! Mais au contraire de pleinement apprécier de les manger en conscience, de saison si possible, en se reconnectant à ses propres sens, son goût, y compris pour la viande. Aucune leçon à donner ni culpabilité à éprouver – je suis moi-même flexitarienne. A l’époque celte, les vertus des animaux étaient recherchées, comme la patience et la fine oreille pour le lièvre utile au guerrier; ou l’esprit d’organisation de la loutre utile pour prendre soin de son foyer. Mais aussi celles de la sauge pour purifier un espace! Encore une fois, n’arrêtons pas de manger mais mangeons en appréciant et en honorant ce don de la nature tout simplement.


Vous consacrez toute une partie du livre aux savoirs chamaniques. Comment cette figure s’intègre-t-elle à votre réflexion?


Par définition, la ou le chamane est celle ou celui qui interagit avec le monde de l’invisible. Dans l’univers chamanique, les plantes, les animaux ont une âme, et entretenir la communication avec les règnes végétal et animal encourage et permet une harmonie dans le règne humain, qui s’intègre et ne surplombe pas. La ou le chamane, désigné·e à la fois par sa lignée spirituelle, par les esprits et par la communauté qui la ou le reconnaît, aide à décrypter cette communication dans une optique de cohabitation harmonieuse et pacifiée. Elle ou il aide aussi par ses voyages dans l’invisible à soigner son clan, bénéficiant des savoirs de la forêt, de ses ancêtres, de la bibliothèque vivante de la vie dont la mémoire est infinie. Il s’agit simplement de puiser dans le flux de cette information continue pour trouver celle qui est nécessaire.


Le sous-titre de votre livre est «Essai sur le pensable». Qu’est-ce que la philosophie de l’écologie et pourquoi l’articuler autour de la «pensée»?

La pensée n’est pas l’apanage de l’être humain. Cette affirmation vaut si l’on dépasse le substrat matérialiste selon lequel la pensée se limite au cerveau, lui-même une production matérielle du corps. Dire que la pensée émerge de la vie même, confrontant le paradigme mécaniciste à celui du vivant, revient à remettre au goût du jour les philosophies du vivant et le lien à la philosophie de l’écologie: il existe une porosité entre les mondes animal, végétal et minéral! On sait que les pierres ont aussi une vertu curative, une puissance vibratoire et, comme l’explique Bergson, il y a bien un continuum, un flux vital dont l’une des formes les plus abouties est l’espèce humaine. Mais elle n’est pas la seule!


Quels sont vos espoirs pour les années qui viennent?


J’espère que nous prendrons conscience des forces insoupçonnées dont nous disposons en nous pour créer. Si l’on considère que la pensée n’est pas simplement une production chimique mais peut se créer infiniment, être inspirée par le vivant qui l’entoure, alors tout devient possible car le prisme par lequel nous regardons, limité et limitant, s’effondre. Nous avons une nouvelle paire de lunettes pour regarder autrement la vie et ce que nous voulons en faire!


Un conseil pour surmonter les angoisses générées par l’époque?


N’écoutez pas trop les informations rebutantes et faites confiance à votre intuition. Sortez prendre des bains de plein air, de forêt, et faire des tours de lac, des balades au contact de la nature seul·e ou avec vos ami·es. Renouez avec les rituels dont les apéritifs et soirées autour d’un feu, et prenez les rituels pour ce qu’ils sont: une fonction symbolique qui donne un sens spirituel à votre quotidien, en vous rendant heureux, comblé d’une belle vision d’un lever de soleil ou d’une famille de cygnes s’approchant de vous, tout simplement. Prendre conscience de sa petitesse et de sa grandeur humaine à la fois est un gage d’évolution pour le XXIe siècle.