Matin comme après-midi, les volets sont clos. S'ils sont entrouverts, c'est juste pour laisser l'air s'infiltrer. Cette obscurité permanente a peu d'importance, car Michel Boisgontier, le maître des lieux, est condamné à vivre seul dans le noir. En 1993, le diabète l'a privé de la vue pour toujours. Il avait 57 ans.

«Les yeux de l'aveugle, ce sont ses mains», dit-il en tâtonnant sur la surface de la table pour localiser sa tasse de café. Pour les objets qui n'ont pas de relief, il a également besoin d'une excellente mémoire. Il connaît ainsi l'emplacement et le détail exacts de chacune des photos qui ornent les murs de sa demeure. Ces photos artistiques en noir et blanc alimentent sa fierté. Michel Boisgontier les a prises, puis développées. Avant sa cécité? Non, après!

Ce Thononais était portraitiste professionnel. Il s'occupait autant de la prise de vue que du tirage sur papier, plongé dans l'obscurité d'un laboratoire. Malheureusement, après trente-cinq ans de métier, son handicap irréversible l'a contraint à cesser son activité professionnelle. Jamais il n'a songé à abandonner la photographie. Question de survie sans doute. Michel Boisgontier est toujours photographe. Il a exposé à Grenoble. Il exposera à Lyon.

Sentiment d'inachevé

Au début, il a dû adopter une nouvelle technique pour prendre des clichés. Sa canne blanche tendue lui permettait de localiser le sujet afin de le cadrer. L'appareil autofocus se chargeait de la netteté. «Mes premières photos, c'était la catastrophe, se souvient-il en souriant. Quand les pieds n'étaient pas coupés, les têtes manquaient.» Le résultat était frustrant. D'abord, il ne pouvait pas voir la photo. Mais surtout un sentiment d'inachevé le tracassait: devoir confier à un autre la responsabilité de tirer ses photos.

Pourtant, comment lui, aveugle, pourrait-il régler la hauteur de l'agrandisseur, choisir les bons filtres, calculer la bonne exposition et enfin juger le résultat? Ce défi apparemment impossible, il l'a relevé grâce à un ingénieur italien, Antonio Azzalin. Ce Turinois est l'inventeur du Pilot Light, un système à infrarouge qui détecte les obstacles et permet aux non-voyants de s'orienter. Le photographe aveugle l'a appelé à l'aide. Sensible à cette requête vitale, l'ingénieur a conçu un système adapté à la passion de Michel Boisgontier.

D'abord il lui a facilité la prise de vue en incorporant sur le viseur de l'appareil photo un détecteur à infrarouge qui décèle la présence du sujet dans le champ visuel. Le fonctionnement est simple: la fréquence et la puissance du son augmentent à mesure que le sujet s'approche de l'objectif. Si le sujet est loin, le détecteur se tait.

Ensuite, au terme de plusieurs mois d'essais, Antonio Azzalin a redonné au photographe le plaisir de tirer ses propres photos en toute indépendance. Comment? «Venez, je vais vous montrer», invite Michel Boisgontier, suivi de son chien et d'une aide à domicile. Pour lui, elle sélectionne et insère le négatif dans l'agrandisseur. Mais la collaboration s'arrête là. Le professionnel c'est lui. Il porte d'ailleurs une veste de photographe. Mais son usage est détourné. Les multiples poches lui permettent d'avoir toujours à portée de main sa canne blanche, ses téléphones sans fil et ses médicaments.

Sur l'image projetée en négatif, il passe une sonde à infrarouge qui lui renvoie des signaux sonores lorsque l'intensité lumineuse est faible. Il peut ainsi distinguer les contrastes, évaluer les gris et surtout se représenter la photo. «Ici vous avez un visage», dit-il sans se tromper. Un système électronique permet d'insérer automatiquement les filtres qu'il a choisis. «Est-ce que la lumière est éteinte?», demande-t-il avant d'ouvrir le sac noir protégeant le papier à photo de la lumière. Il retire le cache rouge pendant quelques secondes, puis introduit le papier dans une machine qui contient les bacs de révélateur et de fixateur. A la sortie, il prend la photo et la passe sous la lecture d'une autre sonde qui décrypte en positif. Si le résultat ne le satisfait pas, il recommencera.

Michel Boisgontier maîtrise cette technique à merveille. A tel point qu'il a pu développer un nouveau genre artistique: la photo d'esprit. «Je cherche à réaliser de la photographie en relief, explique-t-il. J'imagine des formes lumineuses et obscures, puis dans le laboratoire, je les reproduies en appliquant simplement la charte des gris.»

Les résultats sont surprenants. L'image est trouble, déformée, maculée de contrastes qui oscillent progressivement sur la gamme des gris. La lumière paraît trouer les ténèbres par coups de pinceau.

Michel Boisgontier aimerait enseigner son art à d'autres aveugles. Il a d'ailleurs fondé une association, Art Handicap visuel international, dont l'ambition est de réunir des artistes souffrant de cécité. Le Thononais prépare une exposition à Lyon. Malheureusement, le diabète poursuit ses ravages et sa santé se dégrade. Michel Boisgontier se remet d'un malaise cardiaque.