«C’était dans les années 1990. Après avoir épuisé mes envies d’ailleurs, seule avec mon sac à dos, je me suis retrouvée au Rajasthan, un Etat du nord de l’Inde. Une révélation! J’ai tout aimé: les odeurs, les goûts, les couleurs, les gens… J’y ai même rencontré ce bel Indien qui, quelques années plus tard, est devenu mon mari. Avec le recul, je pense que j’ai vraiment été envoûtée par cette région.

A Jaisalmer, dans le désert du Thar, à la frontière du Pakistan, j’ai accompagné Chandra, un chamelier, pour le transfert de chameaux d’un village à un autre. Je m’en souviens comme d’un rêve. Nous passions nos journées dans le désert, seuls avec les bêtes, dans le silence et la lenteur. Le soir venu, nous faisions un petit feu avec des brindilles et cuisinions des chapatis (pains indiens sans levain) avec des dhal (lentilles et piments). A la fin du repas, nous passions nos bols dans le sable et la vaisselle était prête pour le lendemain. Nous dormions à la belle étoile. Il fallait entraver deux pattes aux chameaux pour éviter qu’ils s’enfuient pendant la nuit. Le matin, nous nous retrouvions entourés de chiens sauvages qui venaient se réchauffer et chercher quelques restes de nourriture.

Une fois, nous nous sommes arrêtés au bord d’un «lac» – une petite étendue d’eau peu profonde entre deux dunes, d’où émergeaient de frêles arbustes. Je me souviens m’y être baignée tout habillée. Des grenouilles par dizaines s’écartaient pour me laisser fendre l’eau fraîche… Tout mon corps se rappelle encore le bien-être que j’ai ressenti. Et je m’étonne aujourd’hui de n’avoir même pas réfléchi à ce que cette eau opaque pouvait bien contenir: serpents, poissons-chats, moustiques bizarres et bestioles improbables…

Nous avons aussi profité des quelques puits dans le désert, dans lesquels je suis descendue à l’aide d’une corde chercher de l’eau à 2 mètres de profondeur. Là, je me souviens tout de même d’une légère appréhension: Chandra allait-il me faire un sale coup et laisser tomber la corde? Avec le recul, je suis impressionnée par mon insouciance d’alors. Je me sentais simplement très bien et en pleine confiance!

A l’approche des villages, les enfants me couraient après pour me toucher les cheveux, me fixaient dans les yeux, et leurs sourires sans fin m’irradiaient d’un bonheur simple et complet. Une fois, je m’étais éloignée pour trouver un petit coin tranquille et là, derrière un petit arbuste, à quelques centimètres de moi, un paon faisait la roue. Cherchait-il à me séduire?

Depuis, je retourne très souvent en Inde. Le pays a beaucoup changé, les conditions de vie se sont améliorées, modernisées. Autant que possible, j’essaie de sortir encore des sentiers battus, je fuis les mégapoles surpeuplées, et je vais à la rencontre des tribus nomades. Là, de nouveaux souvenirs insolites se rajoutent à ma collection et me permettent, lorsque j’y repense, de vibrer encore.»