«C’était en 1990. Des amis venaient de s’installer au Cap, Nelson Mandela était sorti de prison deux mois auparavant, l’Afrique du Sud était en effervescence. J’avais 30 ans, mon épouse et moi étions jeunes mariés – d’ailleurs, en arrivant sur place, elle a fait un test de grossesse, et nous avons su qu’elle attendait notre premier enfant.

Du Cap, nous avons pris l’avion pour Durban, et de là, loué une voiture pour longer la côte Est jusqu’à Port Elizabeth. A l’époque, non seulement on n’avait pas de GPS, mais on avait à peine regardé la carte routière, et ce n’est qu’en arrivant à la hauteur de Port Saint Johns que nous avons vu que la route ne suivait plus la côte. Il a donc fallu rouler vers l’intérieur des terres. Sur la carte, la ville la plus proche s’appelait Umtata (aujourd’hui on l’écrit Mthatha), et nous avons décidé d’y aller pour passer la nuit.

Je me souviens qu’en quittant la côte nous sommes entrés dans ces paysages sublimes, je n’avais jamais rien vu d’aussi beau: des collines verdoyantes, des petites cases, des animaux sauvages… pas du tout l’Afrique savane des clichés, mais une Afrique luxuriante, dans ce climat presque méditerranéen… Et puis nous sommes arrivés à Umtata dans l’après-midi.

Me frotter à cette ville

Les routes étaient en terre battue, les bâtiments de style colonial dataient pour certains du XVIIIe. Umtata était la capitale du Transkei, un Etat indépendant réservé aux Noirs. Nous avons pris une chambre dans le seul hôtel du bled, style victorien, avec des femmes de chambre noires coiffées de bonnets en coton brodé.

J’ai pris le minimum dans mes poches, un peu d’argent, un couteau suisse, des clopes – beaucoup de clopes – et je sors chercher un bar

Il était 16h, nous sommes sortis faire un tour en ville… dans une ambiance, je dois le dire, un peu glauque. Dans la rue, il n’y avait que des hommes, la plupart sous l’emprise de l’alcool, certains dormaient par terre, fumaient à la chaîne… Ce n’était pas très engageant. Alors nous sommes rentrés à l’hôtel, nous avons mangé… Mais moi, je ne pouvais pas me résoudre à rester là, enfermé toute la soirée! J’avais envie d’aller me frotter à cette ville, découvrir sa vie nocturne… Alors j’ai pris le minimum dans mes poches, un peu d’argent, un couteau suisse, des clopes – beaucoup de clopes – et je sors chercher un bar.

Je marche un peu, et finalement, je tombe sur ce troquet probablement clandestin, on y accédait par la porte d’un garage. Il y avait là-dedans une musique géniale, une fumée à couper au couteau, et une centaine de types, tous Noirs. J’étais le seul Blanc. Passé une minute d’hésitation, je m’installe, je commande une bière, et ils viennent tous me parler. Ce soir-là, j’ai dû distribuer l’équivalent de trois paquets de clopes, les gens étaient très sympas, curieux aussi, et ivres. J’ai passé une soirée extraordinaire.

«Un pays de sauvages»

Le lendemain à l’hôtel, au petit-déjeuner, il y avait une vieille Anglaise, qui était la seule cliente à part nous. Elle m’interpelle et je me suis fait enguirlander comme jamais: «Je vous ai vu sortir, vous êtes inconscient! Vous auriez pu vous faire égorger! C’est un pays de sauvages!»

Umtata, c’est resté pour nous un endroit mythique. D’autant qu’on n’a même pas de photos. Je crois que sur le moment on n’avait pas osé sortir l’appareil dans la rue… Et puis, rien que ce nom, Umtata… On dirait celui d’un lieu sorti de l’imagination de Goscinny.»

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