C’était en 2000, j’avais 20 ans. Avec deux amis, nous avions pris une année sabbatique pour traverser l’Amérique latine. Après l’Argentine et le Chili, nous sommes arrivés en Bolivie.

Sorata est un petit village à quatre heures de route en contrebas de La Paz. Depuis le haut plateau désertique, à 4000 mètres d’altitude, on y accède par des routes en lacet qui descendent jusqu’à 2700 mètres en s’enfonçant dans une végétation semi-tropicale.

Autrefois, le village était une étape importante sur la route du caoutchouc, que l’on acheminait jusqu’aux ports de la côte Pacifique. Une grandeur passée, reflétée par l’architecture, qui lui confère un charme colonial désuet. Aujourd’hui, ce sont essentiellement des paysans qui y vivent, des éleveurs de lamas.

Quand mes deux compagnons de voyage sont repartis en direction de Rio, j’ai décidé de rester à Sorata. J’y ai passé quatre mois. Je me suis lié d’amitié avec un guide de montagne australien qui résidait sur place. Il m’a initié à l’alpinisme – ou plutôt à «l’andinisme». Nous avons fait des treks et des sommets faciles. Puis il a voulu m’emmener faire le Nevado Illampu. J’étais totalement inexpérimenté, mais j’avais une bonne condition physique; cet ami avait confiance. Il m’a prêté deux piolets et des crampons et dit: «On y va sans corde…» J’ai accepté sans la moindre conscience de ce qui m’attendait.

Nous avons marché trois jours jusqu’au camp de base, à 5200 m. Puis nous sommes arrivés face à une paroi qu’il fallait gravir pour rejoindre l’arête qui mène au sommet. Je n’avais aucune technique d’alpinisme sur glace. Je m’efforçais de planter mon piolet très profond – j’ignorais que quelques centimètres suffisent pour s’accrocher –, si bien que je perdais une énergie folle.

J’ai accepté sans la moindre conscience de ce qui m’attendait. Mais arrivé devant, j’ai compris que ça n’irait pas du tout.

La paroi se raidissait. A 200 m du sol, j’ai commencé à avoir peur. Il soufflait un vent plongeant à décorner les bœufs. J’avais besoin d’une pause. A 30 mètres d’où j’étais, j’ai repéré un îlot rocheux qui me semblait parfait: j’allais m’asseoir, boire un thé, fumer une clope… Mais arrivé devant, j’ai compris que ça n’irait pas du tout. L’emplacement, raide et glissant, était extrêmement dangereux.

J’ai été pris d’un très profond désespoir. J’avais vitalement besoin de repos, et je ne pourrais pas en trouver. Quand mon ami a vu mon désarroi – un état de quasi-panique à vrai dire –, il m’a dit: «On redescend.» Seulement, je n’en étais déjà plus capable. Alors il a sorti la corde, et m’a descendu en rappel.

Quand je suis arrivé en bas, j’ai fondu en larmes, et j’ai pleuré pendant une heure et demie. J’étais vidé physiquement et émotionnellement. Et c’est comme ça que j’ai appris mes limites.

Je suis revenu à Sorata l’année suivante. Pour retrouver cet ami, marcher, et faire toutes sortes d’autres expériences dans la jungle. Pour moi, c’est un lieu qui restera initiatique.

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