Déchirés, compressés et tordus comme de vulgaires boîtes en fer-blanc, les wagons bleus et rouges de l'express Newcastle-Londres gisent pêle-mêle dans un champ, parfois à plusieurs dizaines de mètres des voies. Jusqu'ici, treize cadavres ont été retirés de la ferraille, et septante blessés, dont une trentaine ont dû être hospitalisés dans un état sérieux. L'Angleterre est littéralement sous le choc: à peine quatre mois après le déraillement de Hatfield, sur la même ligne, qui avait coûté la vie à quatre personnes, deux ans après la catastrophe de Paddington (31 morts), un nouveau drame frappe un réseau ferroviaire en pleine crise de confiance.

Cette fois pourtant, la qualité du matériel semble hors de cause. Un invraisemblable enchaînement de circonstances est à l'origine de la catastrophe: à 6 h 12 hier matin, une Land Rover tirant une remorque chargée d'un break Renault dévie de sa trajectoire sur l'autoroute M62 au lieu-dit Great Hack, près de Selby, dans le North Yorkshire. La chaussée glissante ou un pneu défectueux expliquerait cet écart. Le convoi dévale le talus de soutènement du pont qui franchit la ligne principale de chemin de fer reliant Londres à Aberdeen (Ecosse), et s'immobilise sur les voies. Immédiatement sorti de son véhicule, le conducteur, indemne, appelle le 999 (le service d'aide urgence). A l'autre bout du fil, l'opérateur l'entend soudain hurler: «Le train arrive!»

L'Intercity Newcastle-Londres King's Cross de la compagnie GNER, parti à 4 h 45 avec quelque 140 passagers à bord, fonce à 125 miles à l'heure (200 km/h) sur cette ligne droite lorsqu'il percute la Land Rover. Le déraillement est immédiat, mais la locomotive et les huit wagons restent debout alors qu'ils parcourent encore près de huit cents mètres en se déportant sur la droite. Le vrai drame arrive quelques secondes plus tard.

En sens inverse, lancé à près de 100 km/h dans l'obscurité matinale, un train marchandise transportant du charbon pour une centrale électrique balaie de ses 1500 tonnes le train passagers qui lui barre le chemin. Le choc est effroyable. La locomotive du convoi marchandises, propulsée sur le flanc à l'équerre des voies, manque de faucher un pâté de maisons. Les premiers wagons de l'Intercity sont pulvérisés, en particulier le wagon-buffet dont un témoin dira qu'il ressemble «à un sandwich de tôle».

Un voisin alerté par le bruit tente de dégager les premiers blessés, alors que les secours venus de toute la région accourent. Plus tard, ce témoin raconte: «Je suis ingénieur, mais jamais je n'aurais cru possible qu'un train puisse se transformer en pareil amas de tôles.»

Premier secouriste sur le site de la collision, Graham Buckle décrit la scène: «Il faisait encore sombre, les gens couraient autour des wagons, certains appelaient à l'aide. Le chaos était total.» Raymond Brindley, un ancien cheminot qui se remet tout juste des conséquences du drame de Paddington dont il a aussi été victime, a brisé une vitre pour se dégager. «Il y a eu quelques cris, mais dans l'ensemble les gens sont restés calmes. Dieu merci nous étions dans le dernier wagon. C'est ce qui nous a sauvé la vie.»

Des heures durant, une centaine de pompiers vont tenter de désincarcérer les passagers prisonniers des wagons déchiquetés. Ils utilisent une caméra spéciale et un appareil thermique pour localiser les survivants, comme dans un tremblement de terre. Pour donner les premiers soins aux blessés les plus sérieux, un hôpital de campagne est dressé dans une grange toute proche. Trois hélicoptères emmènent les blessés graves vers Leeds, les autres sont dirigés vers six établissements de la région. Une fois les secouristes convaincus que le tas de ferraille ne retient plus aucun survivant, le soulèvement des carcasses des wagons peut commencer. On craint qu'elles ne contiennent encore des morts.

Christopher Garnett, le patron de l'opérateur ferroviaire GNER, est amer: «Il faudra que la sécurité routière nous explique comment une voiture peut si facilement briser les barrières de l'autoroute et finir sur la voie. C'est un horrible concours de circonstances.» Alors que la reine Elisabeth II et le premier ministre Tony Blair adressent leurs condoléances aux familles des victimes, le vice-premier ministre John Prescott, venu sur place constater les dégâts, réclame une enquête dont le premier rapport est attendu sous peu. Quelles qu'en soient les conclusions, l'opération de réhabilitation du rail anglais a subi hier un terrible revers.