Disparition

Stéphane Hessel, un homme digne

Stéphane Hessel est mort, dans la nuit de mardi à mercredi, à son domicile parisien. Il avait 95 ans. L’auteur d’«Indignez-vous!» a porté une parole de résistance et d’engagement

Un homme

Stéphane Hessel est mort, dans la nuit de mardi à mercredi, à son domicile parisien. Il avait 95 ans. L’auteur d’«Indignez-vous!» a porté une parole de résistance et d’engagement

Stéphane Hessel restera cet éternel jeune homme qui, avant d’aborder avec une énergie renouvelée les années 2000, aura traversé le siècle précédent. Et quel siècle plein de fureurs et de catastrophes! Celui de deux guerres mondiales, de la montée de deux extrémismes totalitaires, le nazisme et le stalinisme, de l’arme nucléaire, mais aussi celui de la décolonisation, puis de la mondialisation des économies.

De tous ces sujets, Stéphane Hessel pouvait dire, sans afféterie: je les ai vécus. J’ai connu le monde d’avant et celui d’aujourd’hui, et je tire des leçons à valeur universelle pour les générations qui viennent, à partir de l’expérience que je me suis forgée, au fil de mes actions et de mes pensées. «C’est moi qui ai vécu et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui», aurait-il pu dire à la fin de sa vie. Des vers de Musset qu’il connaissait par cœur, comme des centaines d’autres poèmes, notamment «La Ballade des pendus», de François Villon. Stéphane Hessel est mort, dans la nuit de mardi 26 à mercredi 27 février, à l’âge de 95 ans, à son domicile parisien, au côté de sa ­seconde épouse, Christiane Hessel Chabry.

Sur la fin de sa vie, Stéphane Hessel était devenu un homme de plume. Mieux, un auteur de best-seller. Sorti le 20 octobre 2010, jour de son 93e anniversaire, Indignez-vous!, une plaquette de 32 pages publiée aux Editions Indigène par Sylvie Crossman et Jean-Pierre Barou, a fait le tour du monde et s’est vendu à plus de 4 millions d’exemplaires.

Le terme d’«Indignés» s’est répandu comme une traînée de poudre à travers le monde et a été repris en 2011 par d’innombrables manifestants en France, mais surtout en Espagne, en Allemagne, en Italie et en Grèce. Il a aussi inspiré le mouvement Occupy Wall Street aux Etats-Unis et a fait l’objet d’une adaptation libre au cinéma par le réalisateur Tony Gatlif, sous le titre Indignados (2012).

«Ce succès m’oblige», répétait inlassablement ce militant de la cause des droits de l’homme et du citoyen. Depuis, son agenda ressemblait à s’y méprendre à celui d’un chef d’Etat, multipliant les tournées à l’étranger. Cet ancien ambassadeur, ancien déporté, ancien combattant de la France libre, écrivain et poète, s’était transformé en un véritable globe-trotter, portant une parole de résistance et d’indignation, face à la dictature de l’argent. «Tant que je suis encore capable de marcher, de parler, de comprendre ce qui se passe, j’estime qu’il faut être responsable. Tant que l’on peut avoir une influence, il faut en profiter», expliquait-il.

Stéphane Hessel était né le 20 octobre 1917 à Berlin, dans une famille bourgeoise et aisée. Son père, l’essayiste et traducteur allemand Franz Hessel, est le fils d’un commerçant d’origine juive polonaise, parfaitement assimilé, qui a fait fortune dans le commerce des grains. Sa mère, Helen Grund, vient d’une famille de banquiers.

Mais le romanesque rattrape très vite le jeune Stéphane Hessel puisque sa mère est l’héroïne du bref roman Jules et Jim, de Henri-Pierre Roché, paru en 1953 et dont François Truffaut a fait une inoubliable adaptation au cinéma. Le petit Stéphane a 3 ans quand sa mère, Helen, revoit Henri-Pierre Roché, un ami de son mari, Franz, dont elle tombe éperdument amoureuse.

Et voilà le jeune enfant pris «dans une situation triangulaire somme toute assez banale mais que sa transposition romanesque puis cinématographique allait hisser au rang de mythe». La fin exceptée, le livre et le film sont le récit exact de la vie à trois de Franz Hessel (Jules), Henri-Pierre Roché (Jim) et Helen (Kathe). Mais rien n’agaçait plus Stéphane Hessel que de s’entendre dire: «C’est vous, la petite fille de Jules et Jim?»

A l’âge de 8 ans, il quitte avec sa mère Berlin pour Paris. Elève brillant, il entre en classe de 6e à l’Ecole alsacienne, où il effectuera toute sa scolarité jusqu’au baccalauréat. En 1935, il s’inscrit en hypokhâgne à Louis-le-Grand et, en 1937, est reçu à l’Ecole normale supérieure en tant qu’étranger. La même année, il sera naturalisé français, ce qui le place dans une situation cocasse: ne pouvant plus entrer à l’ENS, puisque n’étant plus étranger, il doit repasser le concours. Ce qu’il fera avec succès en 1939, après une licence de philosophie.

Après une liaison avec Jeanne Nys, belle-sœur d’Aldous Huxley de dix-sept ans son aînée, il épouse, au retour d’un voyage en Grèce en 1939, Vitia Mirkine-Guetzevitch, une jeune juive russe, interprète de conférences, sans l’accord de sa mère. Trois enfants naîtront après-guerre de cette union, Anne, Antoine et Michel.

L’année 1940, marquée par l’écrasement de la France, sa patrie d’adoption, par l’Allemagne nazie, va servir de révélateur à ce jeune bourgeois lettré de 23 ans, plein d’idéaux. Il se retrouve notamment à Marseille, avec l’écrivain Walter Benjamin, un ami de ses parents qui a beaucoup compté dans sa formation intellectuelle. Il sera l’un des derniers à le rencontrer, désespéré, peu de temps avant qu’il se suicide à Portbou, avec l’absorption d’une dose mortelle de morphine. Peu après, Stéphane Hessel a une liaison sentimentale avec Varian Fry, le célèbre journaliste américain, qui a sauvé plusieurs milliers d’artistes et de juifs des griffes nazies, mais pas Walter Benjamin. Un épisode qu’il évoque dans Tout compte fait… ou presque (Maren Sell, Libella), livre paru en octobre 2011.

Stéphane Hessel finit par rejoindre Londres, en passant par Oran, puis Lisbonne. En mars 1944, il est déposé à Saint-Amand-Montrond (Cher) dans le cadre d’une mission de résistance dite «Gréco» pour organiser la dispersion des émetteurs radio. Arrêté et torturé, il est déporté au camp de Buchenwald, puis à celui de Dora et enfin à Bergen-Belsen. Il doit à l’avancée des armées américaines d’être libéré et est renvoyé à Paris, où il arrive le 8 mai 1945.

Après-guerre, il commence une carrière de diplomate. «Mon indéfectible optimisme – qu’on me reproche», ajoute-t-il, transparaît quand il évoque ses débuts à l’ONU, en 1946-1948. Il est chef de cabinet du secrétaire général adjoint Henri Laugier et secrétaire de la Commission des droits de l’homme, où le représentant de la France de l’époque est René Cassin. Il participe à la rédaction de la Charte universelle des droits de l’homme et, plus d’un demi-siècle plus tard, il assiste à la naissance de la Cour pénale internationale, avec l’émerveillement d’un grand enfant qui voit un rêve devenir réalité. «On a besoin d’une vision au-delà de ce qui est immédiatement praticable, dit-il. C’est un travail de Sisyphe, comme tout travail historique.»

Trois textes, d’après lui, éclairent le XXe siècle sur le chemin de l’espérance. Par ordre chronologique, il s’agit du programme du Conseil national de la Résistance (CNR), de la Charte de l’ONU et, enfin, de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Dans Tout compte fait… ou presque, sa quatrième autobiographie, Stéphane Hessel fait un bilan de son parcours et dresse la liste de ses amis, Jean-Claude Carrière, Régis Debray, Edgar Morin, Peter Sloterdijk, Daniel Cohn-Bendit, Michel Rocard, Laure Adler et Jean-Paul Dollé, trop tôt disparu. Il énonce aussi ses convictions avec force: «Il suffit d’avoir un certain nombre de pôles fondamentaux: la poésie, la chance et le goût de l’autre, la médiation, la compassion.»

A ces valeurs il faudrait ajouter l’interdépendance, une notion qu’il souhaiterait inscrire dans le droit international. Et aussi son engagement pour l’écologie, mais à l’échelle planétaire. Ce qui fait la cohérence de cet homme, né Allemand mais Français de culture et de cœur, demeure sa carrière de diplomate et sa croyance dans le rôle des organisations supranationales.

Chef de la délégation française à l’ONU depuis 1977, élevé à la dignité d’ambassadeur de France en 1981, Stéphane Hessel a mené une carrière très atypique. Parmi les sujets qui lui tiennent à cœur figurent le développement de l’Afrique et la lutte contre la pauvreté. Collaborateur de Pierre Mendès France, il continue de donner des leçons de mauvaise conscience à ses amis socialistes. Un jour il est à Gaza, un autre chez les mal-logés, demain chez ces «résistants» de tout poil qui s’activent sur le terrain pour lutter contre les injustices du monde. Edgar Morin, son ami de toujours, dit de lui qu’il est «le plus humain des universalistes, un être exquis au sens le plus noble».

Stéphane Hessel a aussi écrit de nombreux rapports, dont la plupart sont restés lettre morte. Mais il a eu la satisfaction de voir certaines recommandations, faites en 1990 à son ami Michel Rocard et enterrées par François Mitterrand, reprises dix ans plus tard par le gouvernement de Lionel Jospin. La création, par exemple, du Haut Conseil pour la coopération internationale, dont il a lui-même été membre. Il a aussi participé à la fondation du Collegium international éthique, scientifique et politique, une association fondée en 2002 par Milan Kucan, alors président de la Slovénie, et Michel Rocard, ancien premier ministre. Enfin, parmi les associations qu’il choyait particulièrement, on trouve l’association Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui, née des rassemblements citoyens dans le maquis des Glières de 2007 et 2008 et dont l’ancien ambassadeur est un des parrains.

Il a été des défenseurs inlassables de la cause palestinienne, devenant, sur la fin de sa vie, un grand bailleur de fonds pour le Tribunal Russell sur la Palestine, un tribunal d’opinion fondé en 2009 et chargé de promouvoir la paix et la justice au Proche-Orient. Grand officier de la Légion d’honneur, Croix de guerre 1939-1945, Rosette de la Résistance, Stéphane Hessel a également publié Danse avec le siècle (1997), Dix pas dans le nouveau siècle (2002), Citoyen sans frontières (2008), Le Chemin de l’espérance avec Edgar Morin (2011), Engagez-vous (2011), livre d’entretiens avec Gilles Vanderpooten.

Parmi ses derniers combats, l’éternel jeune homme s’était lancé dans la rédaction d’un manifeste pour la paix, Déclarons la paix! Pour un progrès de l’esprit (Ed. Indigène, 2012), un opuscule écrit en collaboration avec le dalaï-lama, à la suite de leur rencontre historique, le 15 août 2011 à Toulouse. Il s’était aussi mobilisé en faveur de la défense des valeurs du programme du Conseil national de la Résistance (CNR), élaboré en 1944 par les successeurs de Jean Moulin, qui avait été battu en brèche par Nicolas Sarkozy.

En mai 2012, Stéphane Hessel avait accueilli avec satisfaction l’élection de François Hollande à la présidence de la République. Même si, dans le dernier entretien qu’il a accordé au Nouvel Observateur, le 21 février, avec Daniel Cohn-Bendit, il lui recommandait d’aller plus vite, car «nous vivons dans une société cruelle», poursuivait cet éternel indigné.

«Tant que je suis capable de marcher, de parler, de comprendre ce qui se passe, j’estime qu’il faut être responsable»

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