vie dans l’espace

Steve Schild, le Suisse qui veut vivre et mourir sur Mars

Cent candidats restent en lice pour le projet Mars One. Parmi eux, un Alémanique. Mais qu’en pense sa fiancée?

Pour rencontrer le Martien le plus probable de Suisse, descendez à la gare d’Elgg. Elgg, canton de Zurich. Population: 4145. Impressions: c’est une de ces localités où les inconnus au bord de la route vous disent bonjour. Un cheval marche sur le giratoire que vous empruntez pour rejoindre la Bahnhofstrasse. Un homme habillé comme en 1800 vous coupe la route. Il y a des confettis sur le trottoir. C’est carnaval.

Depuis lundi dernier, Steve Schild fait partie des «Mars 100» du projet Mars One. C’est ce qui reste, après trois écrémages, des 200 000 candidats qui ont postulé, en 2013, pour faire partie du plan échafaudé par l’ingénieur néerlandais Bas Lansdorp: établir une colonie humaine sur Mars en 2025, à partir d’un recrutement ouvert à tous, d’un financement participatif et de la vente des droits télévisés de la mission.

Agé de 30 ans, seul Suisse parmi les cent (cinquante femmes, cinquante hommes), Steve se prépare à la dernière étape de la sélection, qui aura lieu cet été dans un lieu encore secret: le désert américain, peut-être, lieu d’élection des simulations martiennes. Si, jusqu’ici, le tri s’est fait sur la base d’entretiens à distance en vidéo, désormais les choses se corsent. «On nous a dit: ce sera l’épreuve la plus dure que vous ayez jamais vécue; vous allez vous fâcher, nous haïr – et ceux qui perdront leur sang-froid seront éliminés.»

La fiancée de l’astronaute

Pour l’instant, vous sonnez chez Steve Schild, à Elgg. En voyant les chaussures devant la porte, vous vous déchaussez. «J’aime que tout soit propre, je déteste que les choses traînent. Le dentifrice sans son capuchon, par exemple: certains s’en fichent, pour moi, ça ne va pas», dit-il. Aucune trace visible de la planète rouge dans l’appartement. La seule information que le décor vous livre, c’est que des chats vivent ici. Mars, c’est confiné au sous-sol, avec les outils de fitness que Steve manie de façon assidue. L’absence d’attirail martien révèle peut-être que, sur Terre, Steve se sent bien. Il a un travail qui l’intéresse, des amis, une amoureuse… Tiens, qu’en pense-t-elle?

Direction Winterthour, à un quart d’heure de route, où Corinna travaille dans un magasin d’alimentation biologique. La jeune femme prend sa pause. Il suffit d’une question («Depuis combien de temps êtes-vous ensemble?») pour lancer un débat qui prolonge un fil bien déroulé. «Cinq ans», répond-elle. «Il nous en reste dix: quinze en tout, de nos jours, c’est pas mal», calcule-t-il. «Pour toujours, c’est bien aussi», rétorque-t-elle. Et c’est parti: «Quoi, tu ne crois pas au projet?» «Pas dans dix ans. Cinquante, peut-être.» «Tu réfléchis comme la NASA!» «Ou alors vingt-cinq. C’est pareil, tu seras trop vieux.»

Depuis son lancement, le projet Mars One récolte des bordées de scepticisme de la part des autres acteurs de la branche (LT du 18.02.2015). Le doute principal porte aujourd’hui sur la capacité de l’organisation à évaluer et réunir les fonds nécessaires. Mais c’est une autre histoire. Pour ceux qui projettent leur avenir sur Mars et pour leurs proches, le point d’achoppement de Mars One réside dans le choix d’un aller simple: une mission sans retour. Raisons financières, techniques, philosophiques: il s’agit moins d’explorer que de s’implanter. Ce qui convient à Steve, qui se voit moins en navigateur («Les sept mois du vol, à quatre personnes dans 30 mètres cubes, c’est le plus dur») qu’en pionnier.

Bâtisseur de civilisation

Comme vous le diront tous les astronautes, et tous les «rêveurs de Mars» interviewés par le Zurichois Richard Dindo dans l’extraordinaire documentaire de 2010 qui porte ce titre, la vocation est enracinée dans l’enfance. «J’ai ce rêve depuis toujours: pas d’être astronaute et de voyager dans l’espace, mais de bâtir une nouvelle civilisation sur une autre planète. Depuis tout petit, j’ai le désir de faire quelque chose pour que l’humanité franchisse la prochaine étape de son évolution.»

Bon: et si Corinna pouvait le rejoindre? L’escarmouche reprend. «S’il y avait une piscine», plaisante-t-elle. «Nous aurons 250 mètres carrés pour quatre personnes, et la meilleure qualité de vie imaginable dans les logements grâce aux technologies», argumente-t-il. «Oui, mais il n’y aura pas d’animaux. J’adore le poulet.» «Mais nous aurons la meilleure nourriture du monde, grâce au sol idéal que nous aurons apporté pour la cultiver»…

Le consensus en matière d’avenir se fait autour de la prochaine étape, qui impliquerait une émigration terrestre. Si Steve était retenu dans les six groupes de quatre personnes sélectionnés pour la première série de vols, il partirait, fin 2015 ou début 2016, préparer sa vie extraterrestre dans un camp d’entraînement, pendant neuf ans. Bonus: les conjoints pourraient vivre dans ce camp, comme dans une base militaire. «J’ouvrirais un magasin bio», songe Corinna. Elle ne perd pas espoir que les choses tournent différemment et que «Steve aille sur Mars pour un ou deux ans, puis qu’il revienne».

«Je savoure la vie plus qu’avant»

L’amour change-t-il, quand Mars vous pend au nez? Corinna trouve que non. Steve? «Je regarde différemment les choses de la vie, elles ont une autre signification. Le temps qu’on passe à être assis ensemble sur le canapé, le soir, à regarder un film, avec nos chats, prend davantage d’importance. D’une manière générale, je savoure la vie plus qu’avant. Il y a tellement de bonnes choses sur Terre – et en Suisse…» Le projet martien aiderait-il à cueillir l’instant sur Terre? Fonctionnerait-il comme un exhausteur de saveur? «Tous les liens sont plus intenses. J’ai eu pendant longtemps une relation difficile avec mon père. Il y a deux ans, je lui ai dit: hé, papa, on doit résoudre nos problèmes, parler. Et ça s’est fait.»

Autre changement significatif: Steve a troqué un travail dans l’électronique contre un poste de recruteur dans une agence d’emploi: de la technologie aux ressources humaines. «Personne ne sait à quoi ressemblera la société martienne après cinquante ans. Mais au cours des premières années, c’est sûr, la coopération sera extrêmement forte. S’il y a une panne d’oxygène, il n’y a pas de problème relationnel qui tienne, il faut s’en occuper.»

Pour l’instant, Steve garde les pieds sur Terre. «Je suis bien connecté à la Terre. C’est seulement quand je médite, parfois, que j’imagine Steve sur Mars. Je vois la planète, les habitations, les gens travaillant ensemble.» Après cinquante ans, Steve en aura 90. Pense-t-il que, malgré ce qu’on dit, il sera revenu? «Non. Je veux transmettre les connaissances que j’aurai accumulées à ceux qui arriveront après moi, être un instructeur pour la prochaine génération. L’aller simple, pour moi, n’est pas un défaut. Je veux y aller, bâtir une civilisation, mourir sur Mars.»

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