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«La stigmatisation sexuelle est un outil»

La Genevoise Coline de Senarclens publie «Salope!», essai sur l’usage de cette injure. A qui s’adresse ce mot? Pourquoi? Avec quels effets? Réflexions

«J’étais appelée «garage à bites» quand j’avais 14 ans.» Sur la couverture du livre qu’elle vernit ce vendredi, Coline de Senarclens brandit cette phrase griffonnée sur une pancarte, au-dessous d’un titre qui résume le concept en un mot garni d’un signe de ponctuation: Salope! C’est ainsi que, il y a quinze ans, la Genevoise entrait, bien malgré elle, dans le monde du slutshaming, le «harcèlement moral à caractère sexuel».

L’auteure revient à ce monde-là avec ce bref essai, dont le sous-titre annonce des Réflexions sur la stigmatisation. Elle y revient pour retourner le message aux expéditeurs – pas tant les quidams qui la stigmatisaient, mais la culture ambiante qui s’exprimait à travers eux comme dans un porte-voix. Elle s’approprie ici l’injure subie – comme le fait l’association Slutwalk Suisse/Marche des salopes, dont elle est cofondatrice – pour en déconstruire le fonctionnement et le pouvoir. On découvre ainsi que le «stigma» de «salope» sert, avant tout, à entraver la jouissance concrète d’une égalité à laquelle, en théorie, les femmes ont accédé.

Le Temps: Comment réagit-on quand on est stigmatisée ainsi?

Coline de Senarclens: A 14 ans, on n’est pas outillée pour faire face. On connaît trop bien le «hiérarchigramme» qui fait qu’on nous place dans la catégorie des «salopes», ou dans celle des «pédés», ou dans celle des «perdus». On sait bien comment ça marche et on s’y plie, on n’a pas de marge de manœuvre pour aller là-contre. Le slutshaming est un harcèlement très intime, qui va taper dans les bases mêmes du respect de la personne. On se sent extrêmement seule, désarmée – et ça fait peur. A certaines périodes, j’ai quasiment fait de la phobie scolaire: je craignais d’aller à l’école et de me faire casser la figure. Ensuite, bien après le secondaire et son souvenir abominable, j’ai été menacée par des types qui me harcelaient par le passé et qui venaient faire les malins dans mon collège. J’ai à nouveau eu très peur. J’ai fait le tour du bâtiment pour ne pas être vue et je suis retournée me poser, tremblante, près de mes amis. A ce moment-là, j’ai pris conscience du fait que je n’étais pas indemne: la stigmatisation constante était derrière, mais la menace continuait d’être là.

– A vous lire, on a l’impression que cela touche la totalité des femmes.

– Les femmes qui subissent cette stigmatisation sont en général celles qui s’écartent, d’une manière ou d’une autre, des normes de leur rôle de genre – dans mon cas, on jugeait sans doute que je me comportais un peu trop «comme un homme»… Mais il faut voir la chose comme une menace que toutes les femmes expérimentent, même celles qui ne vivent pas le slutshaming. Cette menace est présente dans notre grille de décision comme une incitation à ne pas faire une série de choses: prendre la parole, s’habiller de manière séduisante, montrer qu’on a du succès, être entreprenante (que ça soit sexuellement ou professionnellement), être un personnage public… Du coup, la stigmatisation sexuelle est un outil de contrôle qui maintient les femmes dans des sphères subalternes, menaçant celles qui en sortent.

– Cette stigmatisation fonctionne, dites-vous, parce que le sexe est «vu comme sale et dégradant». Vraiment?

– Au sujet des femmes, c’est encore souvent le cas. Au sujet des hommes, jamais – pour autant qu’ils restent dans l’hétérosexualité. C’est le double standard. Le même qui se retrouve dans le fait de stigmatiser une femme en suggérant qu’elle a séduit pour réussir. C’est très hypocrite, car tout le monde le fait: quelle différence y a-t-il entre un homme qui irait boire un brandy et fumer un cigare avec son patron, le complimentant sur son joli yacht et sa jolie voiture, et une femme qui ferait un clin d’œil et jouerait sur son sourire? Autre exemple de cette perception du sexe comme dégradant: parmi les réactions suscitées par la Marche des salopes, certaines disaient: «Si elles s’habillent comme des putes, il ne faut pas qu’elles s’attendent à du respect.» Mais pourquoi ne respecterait-on pas des travailleuses du sexe? En quoi l’activité sexuelle d’une femme, qu’elle soit liée à son travail, à son plaisir, à ses névroses, à son appétit ou à quoi que ce soit d’autre entache-t-elle le respect que vous pouvez avoir pour cette personne? Il est vrai qu’aujourd’hui, la sexualité est en partie libérée et qu’elle s’affiche partout, mais dans un cadre où ce sont toujours les hommes qui la maîtrisent. Quand les femmes en maîtrisent un certain nombre d’aspects, eh bien, ce sont des «putes» et des «salopes».

– Le fait de participer à une Marche des salopes dans des tenues qui collent au cliché n’accroît-il pas le risque d’être stigmatisée?

– Nous sommes tellement blindées théoriquement qu’il est presque impossible de nous attaquer. Nous sommes presque toutes universitaires, nous faisons partie des couches sociales favorisées et nous sommes blanches. Je m’expose, oui, mais je déconstruis le «stigma» en même temps… J’écris que je suis «une bobo blanche»: j’ai pu faire ce livre parce que j’en ai les outils, en raison de ma situation privilégiée. Evidemment, c’est très différent si on est stigmatisée sous d’autres aspects. Pour cette raison, le fait de se fédérer est super important. Ce que j’étudie maintenant, c’est comment lutter contre ces «stigmas» quand on est dominée sur tous les plans, qu’on est par exemple objet de racisme et pauvre…

– Selon les stéréotypes ambiants, les apostrophes et injures sexistes sont plus fréquentes dans les milieux les moins privilégiés. Qu’en dites-vous?

– Il s’agit à mon sens d’instrumentalisation raciste: comme mes collègues qui travaillent sur le harcèlement de rue de manière transversale (c’est-à-dire en tenant compte de plusieurs formes de domination à la fois – sociale, ethnique, de classe, de genre), je ne pense pas que ces phénomènes soient l’apanage des groupes «racisés», stigmatisés selon un critère racial. Il est possible que des groupes puissent mobiliser le sexisme comme l’unique situation de dominance dont ils disposent, alors que selon tous les autres critères, ils sont dans le rang des dominés. Ceci dit, ces groupes «racisés» n’ont de loin pas le monopole du slutshaming. Dans mon cas, ce que j’ai subi venait essentiellement d’élèves bien suisses. Mais le sexisme des dominants est toujours moins visible…

– Une fiction – film ou roman – qui échapperait au sexisme, est-ce que ça existe?

– Millénium, de Stieg Larsson. Des personnages féminins ultra-compétents, solides, qui ont une sexualité et qui ne sont pas stigmatisés pour ça… J’aimerais une culture qui puisse thématiser les questions féministes, «lgbtiques» (relatives aux minorités sexuelles) ou antiracistes sans en faire le thème de l’œuvre – de manière latente.

* Coline de Senarclens, «Salope!» (Hélice Hélas Editeur). Vernissage vendredi 14 novembre à 19h à la Taverne de la République, 44, rue de Carouge, Genève.

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