Un coup de téléphone toutes les huit secondes. C'est à ce rythme que les questions sur l'éclipse affluent vers Stuttgart. Des Japonais, des Américains et des Suisses pour l'essentiel. Sur le site Internet de la ville, le feu est encore plus nourri. 5000 questions posées chaque jour. Et les pages spécial «Sonnenfinsternis» ont accueilli 600 000 surfers en juillet. Stuttgart sera une des villes où l'éclipse du 11 août sera la plus noire, et la plus longue. Encore fallait-il que le monde le sache.

Cela semble chose faite puisque les hôtels sont complets depuis longtemps*, et que la cité attend 500 000 visiteurs mercredi – chaque touriste dépensant quotidiennement entre 50 et 100 marks, nuit non comprise, les ténèbres du 11 août vaudront une jolie chandelle. 500 000 paires d'yeux pour deux minutes et 17 secondes de spectacle. Voilà qui donne du poids à la moindre parcelle de temps.

Le facteur temps, justement. «Notre chance, s'enflamme Roswitha Wenzl, attachée au marketing de la ville, a été de flairer le créneau très tôt. Nous avons commencé il y a un an et demi. Les Cornouailles nous avaient précédés. Mais comme leur capacité hôtelière est moindre, nous avons pris la main. Nous avons fait de la publicité dans les journaux de tourisme, actionné nos réseaux. Très vite, nous avons été surpris par la différence de réaction du marché. Les réservations classiques ont répondu mollement, silence radio. Sur Internet, par contre, ça a tout de suite mordu.» L'essentiel des réservations a d'ailleurs été fait via le Web, comme s'il y avait communauté d'univers entre le surf et le ciel. A leur manière, les CFF confirment l'idée que les fans d'éclipses sont reliés par des canaux originaux. La régie fédérale, qui a affrété deux trains – plus un réservé par les écoles argoviennes – a vu ses 1800 places vendues en moins d'une semaine, sans qu'elle ait eu à faire de véritable campagne de pub.

Et si le temps était bêtement couvert? «Il nous fallait prévoir autre chose que 2 minutes d'émotion aléatoires», explique Klaus Lindemann, directeur du tourisme. Un avion survolera la région, au-dessus des éventuels nuages, pour retransmettre sur écran géant la disparition du soleil. Le festival des Sommerfestpiele (concerts, gastronomie et déambulation d'élégantes pomponnées sur leur 31) a été allongé et avancé de manière à éclater pile après l'éclipse. Toute une constellation d'événements ont été mis sur pattes: expos artistiques; vulgarisateurs scientifiques transformés en bateleurs, allée des 72 télescopes. Les magasins Breuninger ont déplié 300 chaises longues sur leur toit, invitant autant de convives à s'y allonger, armés d'un drink et de lunettes, pour voir le soleil se voiler pudiquement la face. Evidemment, on peut acheter des vins et des bières noires, dont l'étiquette assure qu'ils ont été fabriqués sous conjonction zodiacale spéciale. Il n'y a pas jusqu'aux colonnades des galeries marchandes de la Bourse qui se sont emmaillotées d'or, se muant en décor assez horrible, tout désigné pour un énième transit vers Sirius ou le come-back de BoneyM…

La fête sera belle. Mais contenue. «Ici, les gens sont précis, bosseurs», explique un touriste berlinois qui, sans le savoir, fait des natifs de Stuttgart les cousins des Suisses. «L'enthousiasme collectif est modéré, confirme Lise, 30 ans. Ce sera plutôt chacun sa petite place, chacun sa petite éclipse à soi». C'est vrai que la ville tarde à se montrer chamboulée. Bien sûr, le pharmacien de la Kreuzapotheke a renouvelé, en prévision des lésions oculaires, tout son stock de gouttes DuraUltra. Et le bazar des Gebrüder Müller a commandé à Victorinox 300 couteaux suisses bleu nuit, avec date et schéma de l'éclipse (29 marks). Pourtant, dans les rues bourgeoises, peu de gens disent frétiller déjà d'émotion. Les boutiques fermeront pour une heure. Mercedes a donné congé à 35 000 ouvriers, offrant à ses autres employés une pause modulable ainsi qu'un menu avec des «nouilles noires». Ce qui est arrivé au principal fabriquant de lunettes protectrices est révélateur du décalage entre le rush étranger et le calme local: alors que la France, par la voie de spots TV, a vite écoulé 14 millions de lunettes, l'industriel allemand a failli déposer son bilan, tant ses ventes tardaient à décoller.

Histoires de temps, de courses contre la montre. Un homme, au moins, navigue au-dessus de tout cela: le pasteur Hornemann, de l'Eglise de la Christengemeinschaft. Lui, l'éclipse, il la prépare depuis... 1960. En anthroposophe qui pose deux yeux très bleus sur un cosmos où tout est mystiquement lié, il a composé une Symphonie des cloches. Armé de son chapeau de paille, il a convaincu 25 églises de la région de former un gigantesque orchestre, tracé entre leur situation géographique et les notes de la gamme de musique de savantes correspondances. Pendant ce carillon géant, 1500 jeunes de 33 pays formeront des spirales pour finir massés au pied de la statue d'un Schiller mélancolique. Evidemment, les guides oublient un peu de mentionner son entreprise étrange. De même, ils ne parlent pas de la «conversion intime, que chacun ressentira, le 11, au fond de soi» et dont le pasteur disserte paisiblement, en buvant du jus de pomme.

Une chose que les autorités n'ont pas oubliée, c'est de déprogrammer les éclairages publics qui se seraient mis en marche, sinon, durant les minutes noires. Mais beaucoup de villes, dit-on, n'y ont pas pensé. Et plus d'un amoureux d'éclipses risque, ailleurs, mercredi, de voir son émotion gâchée par des enseignes lumineuses soudain réveillées , tant il est difficile de faire une place à la nuit.

* Il reste des places dans les hôtels alentour. Off. tourisme: 0049/711-222.80