MYSTERE

Le suaire de Turin qui aurait enveloppé le corps du Christ remonterait au Ier siècle

Les dernières découvertes de Mechthild Flury-Lemberg, une historienne suisse du textile, parlent en faveur d'une origine plus précoce du tissu. Une étude récente remet en question la datation médiévale de la pièce

«Rien ne permet d'affirmer que le suaire de Turin ne date pas du Ier siècle de notre ère.» C'est la raison qui parle, jamais assez prudente. Mais le cœur, lui, se méfie des ratiocinations parfois douteuses du cerveau. Depuis que Mechthild Flury-Lemberg, historienne suisse du textile mondialement réputée, a eu le privilège de restaurer le célèbre linceul en 2002, elle est convaincue que le tissu a bien enveloppé le corps du Christ. Cette luthérienne née à Hambourg habite aujourd'hui dans un quartier chic de Berne et n'a rien d'une mystique débordant d'ardeur prosélyte. Grande, mince, lunettes sur le nez, elle a plutôt un air intello qui ne s'en laisse pas conter. Elle a étudié l'histoire de l'art à l'Université de Hambourg, ainsi qu'à Munich et à Kiel, en se spécialisant dans la conservation de tissus. Ex-conservatrice du Musée historique de Berne, elle a dirigé pendant trente ans la section tissus de la Fondation Abegg à Riggisberg, dont le but est la collection, l'étude et la restauration de textiles anciens. La renommée de l'historienne lui a valu le privilège de restaurer, outre le suaire, la tunique de saint François d'Assise et celle de saint Antoine de Padoue.

Méthodique, elle lit dans les tissus comme une archéologue dans les vieilles pierres. Les points de couture, les techniques de tissage, les matières, l'art du pliage n'ont plus de secrets pour elle. Retraitée depuis 1994, Mechthild Flury-Lemberg est une des très rares personnes à avoir pu travailler sur le suaire de Turin. Elle balaie d'un revers de main les résultats des analyses au carbone 14 effectuées en 1988, selon lesquelles la relique remonterait à une période comprise entre 1260 et 1390 ap. J.-C. Ces résultats sont d'ailleurs de plus en plus contestés (lire ci-dessous). Sur la table de son salon, l'historienne a disposé une reproduction du suaire ainsi que divers documents. Elle ouvre un livre et désigne une vieille gravure représentant une ostension du suaire au Moyen Age. «Dans le passé, on tenait le suaire par les côtés pour pouvoir le montrer aux foules. A ces endroits, le tissu est très sale. Or l'échantillon qui a été prélevé en vue des analyses au carbone 14 provient d'un des côtés du tissu, et la saleté déposée ne pouvait que troubler le résultat.» L'historienne estime inutile une deuxième série d'analyses avec cette méthode. En effet, pendant le travail de restauration du suaire, elle s'est rendu compte que la totalité du linceul était contaminée par de la poussière carbonique. Après avoir nettoyé à plusieurs reprises certaines des parties les plus endommagées du tissu, Mechthild Flury-Lemberg a constaté que cette poussière ne s'en allait pas totalement.

«Travailler sur le suaire, c'est reconstruire une mosaïque», dit-elle. Avant d'avoir accès au précieux linceul, l'historienne n'avait pas de position quant à son origine. Au début des années 80, avant d'opter pour l'analyse au carbone 14, le Vatican lui avait demandé d'examiner le tissu dans le but d'établir une datation. Mais elle avait refusé, estimant qu'il était impossible d'obtenir un résultat crédible de cette manière. En revanche, lorsque le Vatican la sollicita pour restaurer la pièce, elle accepta. Voilà un travail qui relevait de sa spécialité. Mais elle ne s'attendait pas à trouver autant d'indices parlant en faveur d'une datation plus précoce du linceul. Du moins n'a-t-elle rien remarqué de postérieur au Ier siècle de notre ère. «Quoi qu'il en soit, le suaire de Turin n'est pas une supercherie fabriquée au Moyen Age», affirme-t-elle.

Il y a d'abord ces quatre séries de trous aux pourtours noircis qui forment des L sur le tissu. Leur nature est inconnue, mais ils pourraient avoir été provoqués par une substance acide. Au cours de son histoire, le suaire a en effet été victime de plusieurs accidents, en particulier des incendies et des dégâts d'eau. En examinant ces brûlures, Mechthild Flury-Lemberg s'est avisée qu'elles correspondaient à celles qui sont reproduites sur une illustration du Codex Pray, un manuscrit de la bibliothèque de Budapest datant de 1190. L'œuvre représente l'arrivée des femmes au tombeau de Jésus. Un ange leur désigne un linceul vide, celui-là même qui a enveloppé le corps du Christ. Et, surprise, on voit, distinctement dessinés sur le suaire, des trous en forme de L. Pour Mechthild Flury-Lemberg, c'est la preuve que l'artiste avait vu le suaire de ses propres yeux au XIIe siècle déjà. D'autre part, la trame du tissu apparaît aussi clairement sur cette représentation, et correspond à celle du suaire. Sa torsion en Z signale un lin précieux, tissé à la main. Selon l'historienne, la structure du tissu révèle une origine antique et une possible fabrication dans des ateliers de tissage de l'Egypte ancienne ou de la Syrie, deux pays qui exportaient autrefois leurs textiles vers la Palestine.

Quant à l'empreinte du supplicié, «elle a été formée par une oxydation superficielle des fibres du tissu, poursuit l'historienne. Cela signifie que le corps n'est pas resté longtemps enveloppé dans le linceul. Ce dernier ne contient aucune trace de putréfaction, comme j'ai pu en observer sur des tissus qui avaient recouvert des cadavres.»

Autre indice d'une datation plus précoce: le point de couture qui a été utilisé pour adjoindre une pièce de tissu au suaire. Le linceul mesure actuellement 437 cm de longueur et 111 de largeur. Mais une couture qui le traverse de haut en bas permet de constater qu'il est en réalité formé de deux pièces: la principale mesure 103 cm de large, et l'autre 8 cm. Le tissu a visiblement été élargi pour servir de linceul, 103 cm de largeur ne suffisant pas pour envelopper un corps. Or la couture, très finement exécutée afin d'être aussi peu visible que possible, est semblable à celle qui a été retrouvée sur des fragments de tissu provenant de Massada, une forteresse proche de la mer Morte qui tomba sous les coups des Romains à la fin du Ier siècle. Selon l'historienne, il ne s'agit pas là d'une couture commune.

Enfin, Mechthild Flury-Lemberg a été frappée par le pliage du linceul, qu'elle a pu reconstruire d'après les tâches d'eau symétriques qui apparaissent sur les bords et l'axe central du tissu. Le linceul a été plié de diverses manières au cours de son histoire. Mais la symétrie des tâches d'eau révèle qu'à une certaine époque, il a été plié en accordéon. Or ce type de pliage, appelé Leporello, était en usage dans l'Antiquité, et déjà au IVe siècle av. J.-C. Parle la raison: «Tous ces éléments ne constituent pas une preuve de l'authenticité du suaire», dit l'historienne. Et le cœur de se réjouir: «Mais je n'ai rien trouvé qui s'oppose à une datation remontant au Ier siècle.»

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