Les pères seraient-ils les grands oubliés de la presse magazine? C'est le constat dressé en tout cas par Urban Svensson, qui a lancé, début 1999 en Suède, ce qu'il appelle crânement «le premier journal au monde pour les papas». S'il existe bien une nuée de magazines pour les parents, «aucun n'est destiné spécialement aux pères, alors que les mères sont très gâtées», assure ce Suédois de 42 ans. Tiré dans un premier temps à 30 000 exemplaires, Dunder Papa (Superpapa) entend donc combler ce vide qui, selon lui, s'explique par le fait que «les femmes sont beaucoup plus douées pour exprimer leurs sentiments que les hommes». Cette carence serait d'ailleurs à l'origine de la création du trimestriel. «L'idée m'en est venue après une discussion sur ce thème avec un autre papa suédois, pendant des vacances aux Canaries», se souvient cet ancien publicitaire, sculpteur à ses heures perdues.

Dunder Papa répond à un besoin, affirme Urban Svensson, celui des pères «peu sûrs d'eux-mêmes», désorientés par le bouleversement des rôles dans le couple, sur fond de persistance d'un certain machisme «encore bien ancré dans le pays». La Suède est l'un des pays au monde où la proportion de femmes exerçant un métier est la plus importante, par inclination comme par nécessité: un seul salaire suffit rarement pour vivre tant la pression fiscale est élevée. Le royaume connaît également un taux de divorces moyen de 50%, plus élevé encore dans les grandes villes, obligeant bon nombre de femmes à travailler et de pères à s'occuper seuls de leurs enfants. «Les papas sont donc de plus en plus actifs à la maison, ils sont toujours plus nombreux à aller chercher leurs enfants à la crèche», commente le rédacteur en chef. Urban Svensson sait de quoi il parle: bien que non divorcé, il prit neuf mois de congé parental pour élever sa fille après la naissance – «ce qui ne veut pas dire que je suis moi-même un superpapa»…

A ces pères en mal de repères, Dunder Papa veut délivrer un message: «C'est moderne et viril de s'occuper de ses enfants et d'assumer ses responsabilités à la maison.» Un message qui a parfois du mal à passer dans un pays qui se veut pourtant un modèle d'égalitarisme. Certes, un ministre sur deux est une femme et ces politiciennes occupent 40% des sièges du parlement, ainsi que des postes élevés dans la fonction publique. Mais, même ici, les traditions ont la vie dure, surtout dans le secteur privé. Selon une enquête officielle sur «le pouvoir des femmes», publiée il y a un an, une seule des 229 sociétés cotées à la Bourse de Stockholm était alors dirigée par une femme… Il n'est pas toujours évident, dans ce contexte, pour un homme d'annoncer à son patron qu'il s'absente pour un ou plusieurs mois en congé paternité.

La législation suédoise offre pourtant bien des avantages à ceux qui veulent les saisir. Pour s'occuper d'un nouveau-né, un des deux parents – indépendamment du sexe – peut bénéficier pendant douze mois d'une allocation équivalant à 80% de son salaire avec un plafond annuel, tout de même. Ce n'est toutefois valable que si l'autre membre du couple prend de son côté un mois complet de congé parental, remboursé au même niveau. Or dans 90% des cas, c'est la femme qui reste à la maison pendant douze mois et l'homme qui ne prend qu'un mois de congé. Au grand dam du gouvernement social-démocrate et de ses alliés ex-communistes et verts, désireux de voir le fameux principe d'égalité s'appliquer jusque dans la chambre à bébé.

«Un nouveau rôle pour l'homme exige une perception différente de sa relation à l'enfant et que l'homme prenne plus de responsabilités», estime Birger Sclaug, l'un des deux leaders du Parti vert. «Le but est que la maman et le papa soient égaux, renchérit Margareta Winberg, la ministre de l'Egalité, mais tant que l'homme gagnera plus d'argent que la femme, celle-ci sera incitée économiquement à rester à la maison.» Une réalité que le gouvernement admet pourtant ne pas avoir les moyens de corriger, en augmentant les allocations parentales par exemple. La ministre espère à la place que la prise de conscience observée chez certains pères aidera à changer les comportements.

Dunder Papa contribue à ce mouvement. Pour convaincre le million de Suédois pères d'enfants âgés de moins de 18 ans du bienfait d'une paternité assumée, le magazine propose un cocktail varié. Des témoignages de papas sur la grossesse et sur les bouleversements apportés par la naissance; des articles sur la thérapie familiale et les cours pour futurs papas; des conseils pour bien lire avec ses enfants, faire du hockey sur glace ou voyager avec eux; quelques pages de mode vestimentaire enfantine; des portraits tirés par un photographe invalide de ses propres fils; une sélection de whiskies pour les différentes étapes de la vie d'un papa, etc. Au fil d'une pagination aérée, on découvre aussi quelques publicités auxquelles les vrais «bons papas» ne devraient pas rester insensibles, qu'elles vantent les mérites d'un parc d'attractions, des congés parentaux ou… d'une simple tétine.