Lundi soir la Tour Eiffel sera arc-en-ciel et depuis dimanche, les réseaux sociaux se couvrent de filtres aux couleurs «gay friendly». Certains revendiquent un «Je suis gay». Bien moins, cependant, que ceux qui écrivirent «Je suis Charlie». Sur la toile, de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer une «invisibilisation» de la communauté homosexuelle, l’attentat n’étant pas clairement présenté comme ayant visé une discothèque gay. L’analyse de Gérôme Truc, sociologue, auteur de Sidérations, une sociologie des attentats (PUF, janvier 2016).

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Le Temps: Il semble y avoir moins de «Je suis gay» que de «Je suis Charlie». Pourquoi?

Gérôme Truc: Il est difficile d’établir un tel constat car il suffit d’avoir beaucoup d’homosexuels dans son réseau pour observer l’inverse. Comme les journalistes ont été submergés de «Je suis Charlie» car tout leur entourage se sentait concerné, ou les personnes de confession juive ont eu l’impression que le tremblement de terre s’est produit deux jours après avec l’attaque de l’hyper casher. La perception des réactions aux attentats est toujours autocentrée. On commence par être ému, puis on regarde comment les autres réagissent, à commencer par ceux qui nous sont proches.

– Ne peut-on pas quantifier ces données?

– Si mais après coup. Je suis en train de le faire pour le 13 novembre. «Je suis Paris», «Pray for Paris» ou «Nous sommes unis» n’ont pas du tout les mêmes volumes car ils ne renvoient pas à la même chose. Tous sont en revanche inférieurs à «Je suis Charlie», qui reste une exception. Dire «Je suis gay» contient une forte charge en termes d’identification, qui entraîne peut-être quelques réticences. Il est sans doute plus simple de chercher des symboles comme un drapeau arc-en-ciel. Mais il faut toujours 48 heures au moins pour que les symboles et les formules se stabilisent.

– N’y a-t-il pas une certaine lassitude aussi face à la multiplication des attentats?

Il y a une sorte de saturation, amplifiée par les réseaux sociaux. Cela renvoie à la critique du deux poids deux mesures entre les attentats commis contre l’Occident et les autres. Nous pourrions faire des minutes de silence tous les jours, être Beyrouth, Istanbul…

– De nombreuses voix soulignent aujourd’hui que les journaux n’ont pas titré sur le caractère homophobe de la fusillade.

Les attentats sont toujours perçus par ce qu’en disent les médias, à moins de se trouver sur place. Là, on a eu tout de suite des critiques sur l’invisibilisation de la communauté gay, mais ce genre de débat surgit à chaque fois. Les attentats du 13 novembre, qui semblent l’exemple même d’attaque indiscriminée, ont provoqué un questionnement sur le choix du XIXe arrondissement de Paris. Beaucoup ont estimé que le lieu a été ciblé pour viser la jeunesse bobo, progressiste, cosmopolite ou anti-FN, celle que Libération a appelée la «Génération Bataclan».

Depuis le 11 septembre, les terroristes ne disent plus qui ils frappent. Cela fait sans doute partie de la stratégie de renvoyer à chacun la responsabilité de comprendre pourquoi il est touché. Et au-delà de la peur, on appuie sur les clivages potentiels. Pour Charlie Hebdo, certains ont assuré que c’était la France qui était visée pour les valeurs qu’elle incarne et non spécifiquement le mensuel satirique. Aujourd’hui Le Figaro a mis en Une un homme et une femme enlacés. Ce sont peut-être une mère et son fils, deux amis… mais cela renvoie à l’image hétéronormée.

– Quid des politiciens, qui affichent leur solidarité sans appuyer non plus sur la spécificité de cette attaque?

– Leurs propos visent à conjurer les divisions. Et ceux qui sont a priori homophobes ont tout intérêt à diluer la dimension homosexuelle pour évoquer une attaque antioccidentale ou antiaméricaine. Le symbole mélangeant les drapeaux gay et américain affirme au contraire que l’on assume ces deux revendications. Les Français, eux, sont enfermés dans leur discours universaliste; la seule exception, historique, est celle de la communauté juive. Lorsqu’elle est attaquée, l’agression est reconnue comme étant antisémite.