L’égalité? Très bien, mais c’est chose faite: parlons d’autre chose… Ainsi va le discours ambiant en matière d’opportunités ouvertes aux personnes des deux sexes dans l’Occident contemporain. Malheureusement, il n’en est rien: «En Suisse, l’égalité entre hommes et femmes existe dans la Constitution, mais pas dans la réalité», affirment les 80 chercheurs réunis au sein du Programme national de recherche PNR 60, Egalité entre hommes et femmes, du Fonds national suisse de la recherche scientifique, lancé en 2010 et clôturé par la présentation du rapport de synthèse* mardi à Berne.

Constats livrés par la capitaine du programme, Brigitte Liebig, de la Haute Ecole spécialisée de la Suisse du Nord-Ouest, et par René Levy, de l’Université de Lausanne: l’inégalité salariale demeure et contribue à déterminer «qui, dans un couple et dans une famille, va as­sumer le travail familial non ré­munéré». Entre famille, emploi et formation, «le problème de conciliation est considéré comme essentiellement féminin». Le harcèlement sexuel «reste un problème sérieux en Suisse». Les effets conjoints du marché du travail et du système de sécurité sociale exposent les femmes à un plus grand risque de pauvreté…

Dans la salle, un quidam lève la main avec un argument biologique suranné: des aptitudes cérébrales différentes, sélectionnées par l’évolution pendant des millions d’années… Faux, pour les sciences humaines comme pour les sciences naturelles. «Notre culture définit les sexes comme dichotomiques, alors qu’en fait on observe une très grande variabilité de tous les traits personnels chez les individus. La construction sociale du genre crée un imaginaire culturel qui ne colle pas à la réalité», explique René Levy.

Parmi les 21 projets chapeautés par le PNR 60, nous en avons choisi deux, éclairant la manière dont l’inégalité se reproduit dans l’éducation des enfants. Julia Nentwich, de l’Université de Saint-Gall, a dirigé le chantier consacré au «genre dans les crèches» et l’équipe de Farinaz Fassa Recrosio, de l’Université de Lausanne, s’est demandé «Comment l’égalité s’enseigne-t-elle à l’école?».

Le Temps: Julia Nentwich, qu’observe-t-on dans les crèches?

Julia Nentwich: Si vous posez la question aux responsables, tout le monde vous dit: «L’égalité est importante, nous traitons filles et garçons de la même manière: si les garçons veulent jouer à la poupée et les filles avec des voitures, ils sont libres de choisir…» Mais dans les pratiques quotidiennes, on voit des mécanismes très traditionnels à l’œuvre. En observant l’organisation de l’espace, on voit un coin avec des poupées et une cuisine, où l’on peut jouer aux activités du foyer, et ailleurs, le coin des jeux de construction et des voitures. Dans les vingt crèches alémaniques que nous avons étudiées, ces deux espaces de jeu sont séparés. Cet arrangement impose une séparation des sphères d’activité. Le fait de savoir dans quel coin on ira prend ainsi une certaine importance. Même si on ne dit pas: «Tu es une fille, tu n’as pas le droit d’être là», l’espace communique une ségrégation selon le genre. Et le schéma est perpétué.

– Les enfants transgressent-ils spontanément les barrières du genre ou s’y conforment-ils?

J. N.: Ils font des choses étonnantes. Ils mettent en scène les rôles traditionnels qu’ils observent, mais ils traversent également ces frontières. Nous avons assisté à une scène où deux garçons jouaient avec des poupées et des chaussures à talons hauts, sans se soucier, manifestement, des questions de genre. Un éducateur – un homme – a demandé à celui qui portait les chaussures à talons: «Alors, tu es la maman?» Le garçon a répondu: «Non, je suis le papa. La maman, c’est lui.» On voit beaucoup de cas semblables de gender undoing (déconstruction du genre) chez les enfants.

– Le personnel des crèches serait à la fois porteur d’idées favorables à l’égalité et de pratiques qui encouragent les stéréotypes…

J. N.: Spontanément, ils ne perçoivent pas cela comme une contradiction. Ce n’est pas une spécificité du personnel des crèches: cette ambivalence, c’est la manière générale dont on a tendance à traiter les questions de genre de nos jours… Le fait positif, c’est que si vous pointez cette situation, les responsables des crèches commencent à réfléchir et sont tout à fait disposés à repenser la manière d’organiser les choses. Il faut donc conscientiser les personnes concernées, mais cela ne suffit pas pour que tout change. Puisque les stéréotypes sont gravés dans les pratiques quotidiennes, il s’agit de trouver la bonne manière de changer celles-ci. C’est là que nous voudrions aboutir dans un ou deux ans, en formulant des recommandations pour la formation des éducateurs. Comme dans tous les projets de ce programme de recherche, on se situe à la fois dans l’analyse et dans l’action.

– Farinaz Fassa Recrosio, l’école obligatoire est-elle engagée en faveur de l’égalité?

Farinaz Fassa Recrosio: Il n’y a rien, ou presque, dans les curricula qui traite de l’éducation à l’égalité entre les sexes. Or, en 1993 déjà, la Conférence des départements de l’instruction publique de Suisse romande (CDIP) avait émis une circulaire insistant sur le fait que l’école devait participer à éduquer les enfants à l’égalité et à lutter contre les stéréotypes sexués. D’après notre recherche, basée sur l’analyse des documents officiels, sur des entretiens avec les décideurs scolaires et sur un questionnaire adressé aux enseignants, ces recommandations, vieilles de vingt ans, ne sont toujours pas totalement remplies, la question ayant été un peu évacuée de l’agenda politique de l’école obligatoire.

– Comment l’expliquer?

F. F. R.: A entendre les décideurs scolaires, ils ont d’autres problèmes à traiter et la question de l’égalité n’apparaît pas comme prioritaire, d’autant plus que les résultats des filles à l’école sont bons, comparativement aux garçons. Ils considèrent donc que les problèmes sont ailleurs – dans les questions posées par le niveau scolaire des enfants migrants, par exemple – mais que l’école est un monde où l’égalité est réalisée. Cette perception est tout à fait surprenante, car les professions de l’enseignement sont elles-mêmes stratifiées et organisées de manière très inégale. Le pourcentage d’hommes est minime dans les petites classes et augmente avec l’âge des élèves, par exemple… Mais ces constats ne semblent pas avoir d’effet sur les perceptions. On peut presque parler d’une cécité aux questions de genre.

– Quelle est la réalité sur le terrain?

F. F. R.: Selon toutes les recherches, il y a des attitudes différenciées de la part des enseignants vis-à-vis des filles et des garçons. Du côté des élèves, on observe des choix extrêmement stéréotypés lorsqu’il s’agit de s’orienter en termes scolaires, puis professionnels. Les comparaisons internationales montrent que cette ségrégation est très forte en Suisse. Mais la plupart de nos interlocuteurs l’attribuent aux choix naturels: on est dans une vision qui essentialise les rapports sociaux… D’une manière générale, un glissement s’est produit: au lieu de réfléchir aux inégalités comme à une problématique touchant des groupes, on se focalise sur le niveau individuel. Il s’agirait, selon cette vision, de compenser les désavantages dont souffre tel ou tel individu, lui donnant ce qu’il faut pour se rattraper. In fine, on fait ainsi reposer le problème sur les individus eux-mêmes.

– Que faire?

F. F. R.: Nous concluons à la nécessité, du côté des autorités scolaires, de fixer explicitement un cadre, ainsi que d’une formation dans le domaine du genre pour les enseignants. La bonne nouvelle, c’est que 60% de ces derniers, d’après notre questionnaire, trouvent nécessaire que l’école traite des questions d’égalité. Ils semblent en avoir une conscience plus aiguë que les responsables des politiques scolaires.

* Téléchargeable sur www.pnr60.ch