ALIMENTATION

La Suisse boycotte le lapin français et italien

Les conditions d'élevage des animaux ne respectent pas les normes helvétiques. La plupart des grandes enseignes de distribution ont renoncé à les importer, et se tournent vers la Hongrie.

Les grands noms de la distribution en Suisse ont décidé de ne plus vendre de lapins de batterie, importés essentiellement de France, mais aussi d'Italie. Point de départ du boycott, la diffusion en mars dernier dans l'émission Kassensturz, l'homologue alémanique de A bon entendeur, d'un reportage sur un élevage du Piémont. Document choc: cages minuscules sur trois étages, animaux apathiques et sans activité autre que celle de ronger leur grillage. Les images ont ému Kagfreiland, une association suisse de protection des animaux, dont le lobbying a été efficace: la plupart des chaînes d'hyper et supermarchés suisses ont aussitôt décrété un embargo. Elle Steinbrecher, de la direction de Manor, confirme: «Depuis le 10 mars, nous ne proposons plus sur nos étals du lapin élevé en cage, italien mais aussi français.» Car après la filière cunicole italienne, la française est à son tour dans le collimateur des sociétés de défense des animaux, leurs conditions d'élevage étant jugées «similaires».

C'est une association française qui, cette fois-ci, a alerté les enseignes. Son nom, L214, a été choisi en référence à l'article du code rural français qui désigne les animaux comme des êtres sensibles. L214 vient de boucler une enquête de six mois. Dix élevages ont fait l'objet d'une étroite surveillance. Les images des «usines à lapins», accessibles sur le site de l'association*, sont là aussi édifiantes: sol grillagé, animaux entassés les uns sur les autres, élimination d'un spécimen malade à coups de gourdin sur la tête. «Chaque lapin a pour espace l'équivalent d'une feuille A4, il passe son temps à ronger son grillage, l'engraissage dure 10 semaines, l'alimentation est supplémentée en médicaments et l'insémination artificielle a lieu tous les 42 jours» énumère Brigitte Gothière, porte-parole de L214. «On est loin des normes exemplaires suisses» ajoute-t-elle. Chaque lapin aurait 500 cm2 pour vivre tandis que les dispositions suisses prévoient une surface au sol de 3400 à 9300 cm2 selon la race et le poids de l'animal, ainsi qu'une hauteur de cage de 40 à 60 cm. «Les directives sont en effet élevées chez nous, corrobore Cathy Maret, de l'Office vétérinaire fédéral. L'enclos doit être enrichi. Le lapin, qui est un animal éprouvant le besoin de se cacher, d'être un peu seul, doit pouvoir se retirer.» Par ailleurs, L214 fait état d'un taux de mortalité élevé dans les filières intensives françaises puisqu'il atteindrait les 25%.

Outre Manor, Denner, Coop et Globus ne veulent plus entendre parler pour le moment de lapin italien et français. «De notre côté, cela fait plusieurs années que l'on ne vend pas du lapin de ces pays-là car nous n'ignorions pas les conditions d'élevage en groupe», justifie Karl Weisskops, de Coop à Bâle. Chez Denner, le boycott date du 16 mai dernier. Dans les rayons de Migros, on trouve encore du lapin avec «de la viande française élaborée en Suisse». «Mais le fournisseur sélectionné respecte notre cahier des charges, signale Isabelle Vidon, responsable des Relations publiques de Migros Genève. Il assure un espace suffisant et confortable aux animaux, la lumière du jour, une alimentation 100% végétale sans OGM, aucun stimulateur de croissance et une traçabilité claire.»

La Suisse ne produisant que 20% de sa consommation de viande de lapin, qui par ailleurs est plutôt faible (3500 tonnes par an), les enseignes se tournent vers le lapin hongrois pour remplacer le français et l'italien, notamment en Suisse alémanique où l'on mange aujourd'hui du Magyar à près de 80%. Pourquoi ce choix? «On collabore depuis 20 ans avec Delimpex, une société locale qui atteste de standards encore plus rigoureux que les contraintes minimales de l'Union européenne, indique Isabelle Vidon. Et en tant que clients de Delimpex, nous intervenons pour que soient améliorées les directives de la détention animale dans ce pays.»

Chez les éleveurs français (ils sont 4000 qui produisent 80000 tonnes de viande par an), ce coup du lapin fait plutôt mal même si le marché suisse reste peu conséquent (180000 lapins exportés par an, soit 250 tonnes). «Mais on y tient», lance Dominique Le Cren, la coordinatrice du Clipp (Comité Lapin Interprofessionnel pour la Promotion des Produits), qui rappelle «qu'il n'y a aucune interdiction du lapin français en Suisse» et «que si les accusations de grande souffrance des animaux dans les élevages étaient vraies, il n'y aurait déjà plus d'élevage de lapins en France». Dominique Le Cren, qui a visionné le film de L214, dit ne pas reconnaître «nos élevages». Images montées, intox? «L214 a été fondée par des militants végétariens de l'équipe de Stop Gavage, ils jouent sur le mode émotionnel en donnant une vision fausse des pratiques par des commentaires orientés» accuse-t-elle. Le Clipp atteste que de gros efforts ont été faits pour améliorer les conditions de logement. Mais pourquoi le choix de la cage grillagée? «Parce que des études scientifiques ont montré que l'animal préfère cela à une litière souillée, l'humidité ambiante étant la première cause de maux de pattes», soutient le Clipp. Qui indique par ailleurs que l'élevage avec litière de paille entraînerait un surcoût d'environ 30%.

* http://www.l214.com/lapins.

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