Aux Etats-Unis, c’est la déflagration. Le droit fédéral à l’avortement pourrait être supprimé par la Cour suprême, selon un projet de décision révélé lundi par le média Politico. Alors que les législations anti-interruption volontaire de grossesse se multiplient dans les Etats américains et que la question agite d’autres pays, la Suisse connaît aussi des secousses.

Rembobinons d’abord. Dans notre pays, l’IVG n’est plus interdite depuis 2002 si elle a lieu durant les 12 premières semaines de la grossesse. Trente ans auparavant, les féministes du Mouvement de libération des femmes s’étaient mobilisées pour l’initiative «Pour la décriminalisation de l’avortement». Déposée en 1971, cette dernière avait allumé le feu de discussions houleuses. Puis, en 2014, le sujet a ressurgi sur le tapis populaire via l’initiative populaire «Financer l’avortement est une affaire privée», soutenue par l’UDC. Le texte, qui souhaitait abolir le remboursement des coûts des IVG par les assurances maladie, a été refusé en votation par 69,8% des Suisses. En 2019, à l’heure de la Grève féministe nationale du 14 juin, les collectifs revendiquaient de leur côté l’avortement «libre et gratuit».

Lire aussi: Le droit à l’avortement en phase terminale

Deux initiatives en chemin

Mais les forces anti-IVG et/ou celles qui prônent des changements dans ses conditions n’ont pas baissé les bras. Des textes en la matière ont été déposés au parlement. Dans les colonnes du Temps en décembre dernier, Marina De Toro, autrice d’un mémoire sur l’histoire de l’avortement à l’Université de Lausanne, notait d’ailleurs qu’aujourd’hui encore, «l’opposition est majoritairement représentée par les milieux religieux et la droite conservatrice». Les dernières agitations en Suisse le montrent. Et sont très récentes.

Quelques jours avant Noël 2021, deux conseillères nationales UDC, Andrea Geissbühler et Yvette Estermann, suscitent la surprise. Elles lancent d’un coup deux initiatives fédérales pour réduire le nombre d’IVG. La première, intitulée «La nuit porte conseil», entend introduire un jour de réflexion pour la femme enceinte avant sa prise de décision. Ce délai «sert à protéger les femmes contre les avortements décidés dans la précipitation, sous l’effet de la pression et du stress», présentaient les initiants. Qui souhaitent s’aligner sur 18 pays d’Europe instaurant déjà un délai de réflexion, et estiment pouvoir empêcher «plus de 1000» IVG par année.

Relire l’interview: «Autour de l’accès à l’avortement se cristallisent les fractures de l’époque»

«Sauver les bébés viables»

La seconde initiative concerne les IVG effectuées tardivement dans la grossesse. Nommée «Sauver les bébés viables», elle convoque les progrès de la néonatologie dans son argumentaire: «Les plus grands prématurés viennent au monde à la 22e des 40 semaines de grossesse, voire plus tôt encore, et peuvent, grâce à l’apport de soins intensifs, survivre sans séquelles. De ce fait, il est nécessaire d’abroger toute réglementation rendant possible l’avortement dans cette même phase du développement.»

Bien que distincts, les deux comités d’initiative comptent dans leurs rangs des personnalités politiques communes, d’obédience conservatrice et/ou religieuse. Outre les deux parlementaires UDC précitées, on trouve notamment les conseillers nationaux Andreas Gafner, de l’UDF, Benjamin Roduit du Centre, Verena Herzog de l’UDC, ainsi que l’ancien conseiller d’Etat valaisan et ex-parlementaire UDC Oskar Freysinger.

Si la récolte, simultanée, des signatures des deux textes court jusqu’en juin 2023, les discussions autour de l’avortement devraient résonner dans la Berne fédérale bien plus tôt. Dans sa session spéciale du 9 au 11 mai prochain, le Conseil national devrait débattre d’interventions liées au «droit à la vie». Reste à savoir si le souffle des agitations américaines entrera sous la Coupole.

Lire encore: Des Ukrainiennes victimes de viol se heurtent à la loi anti-IVG polonaise