La 23e édition des Journées médico-sociales romandes, qui se sont tenues à Sierre le 26 et 27 mars, invitait divers professionnels à réfléchir sur la question de la santé et du travail. Historiens, statisticiens ou médecins se sont intéressés aux liens, parfois complexes, qui se nouent entre certains troubles de la santé et l'activité professionnelle, voire la non-activité professionnelle. Car souffrir physiquement ou psychologiquement, selon que l'on soit employé ou chômeur, la distinction n'a aujourd'hui plus de sens. Tous deux rament dans le même bateau. «En période d'accroissement du chômage, la masse des sans-emploi fait automatiquement pression sur les travailleurs. Le chômage est donc toujours synonyme de détérioration des conditions de travail», explique Jean Batou, professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Lausanne.

Un regard historique

Travail et santé, ce thème préoccupe une part grandissante de la population, dont 90% est aujourd'hui salariée. Au cours des trois derniers siècles, la relation entre ces deux pôles a considérablement évolué. Si la fin du XVIIIe siècle se caractérise par une croissance fulgurante du PNB (produit national brut), il se distingue également par une dégradation des conditions de santé de la population ouvrière. Tuberculose, maladies infectieuses, malnutrition sont le lot quotidien des travailleurs. Dès la fin du XIXe et surtout au début du XXe siècle -notamment grâce à l'influence grandissantes des mouvements syndicaux et des idées sociales-démocrates -, la notion de prévention s'instaure. Des dispositifs législatifs concernant le travail des enfants et les horaires de travail apparaissent en Europe et un début d'assurances sociales commence à se développer en Allemagne.

«Dès le XXe siècle, les inégalités sociales sont contenues dans certaines limites qui empêchent des incidences trop brutales sur les conditions sanitaires des travailleurs», ajoute Jean Batou. L'historien genevois compare d'ailleurs volontiers la crise des années 30 à celle d'aujourd'hui. «Mais les années trente se caractérisent par un interventionnisme accru de l'Etat, qui craint une révolution sociale. Aujourd'hui, on est plus fataliste et on subit la crise économique comme une conséquence logique de la croissance.» Et si l'on disposait à l'époque d'études approfondies sur la condition physique des travailleurs – mesurée par des indicateurs comme l'espérance de vie à la naissance, la mortalité infantile et la mortalité par maladies infectieuses – peu d'études en font état aujourd'hui.

S'il est aujourd'hui peu aisé de quantifier de manière globale l'impact du chômage ou des conditions de travail sur la santé, c'est aussi parce que les indicateurs ont changé: stress, harcèlement, burn out, tabagisme, alcoolisme, dépression… Les relations de cause à effet sont plus difficiles à établir. Pourtant on estime que 5 à 10% des actifs suisses ont une consommation d'alcool portant préjudice à leur travail. Et selon la Société suisse des employés de commerce, le mobbing toucherait un salarié sur quatre, la dépression une personne sur cinq dans les pays industrialisés recensés par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Les entreprises ont-elles à ce stade un rôle à jouer? Pour Gilbert Künzi et Jean-Charles Rielle, auteurs d'un nouveau livre intitulé Manager la santé dans l'entreprise, il en va également de leur propre intérêt. «A titre d'exemple, le harcèlement psychologique d'un employé a des conséquences sur l'ensemble de l'équipe et baisse de manière générale la motivation des employés. Le tout se chiffre à des milliers de francs», explique Gilbert Künzi, directeur du Service de santé du personnel de l'Etat de Genève. Ce guide pratique, destiné en priorité aux responsables des PME, fournit des outils permettant de mettre en place une politique de prévention de la gestion de la santé dans l'entreprise. Un domaine appelé à se développer selon les deux auteurs.

«On est en train de former à cet effet du personnel en Suisse, par exemple des médecins d'entreprise qui font actuellement défaut. Les entreprises devront s'y mettre tôt ou tard», ajoute Jean-Charles Rielle, également médecin. Mais attention, s'insurge l'historien Jean Batou, ces règles doivent être fixées avant tout par l'ensemble de la société, et non pas laissées au bon vouloir des entrepreneurs. «Le manque d'études et de transparence sur les conditions réelles des travailleurs en Suisse est inquiétant. Défendre les acquis sociaux obtenus tout au long de ce siècle est, à mon sens, le véritable combat à mener aujourd'hui.»

«Manager la santé dans l'entreprise», Gilbert Künzi et Dr Jean-Charles Rielle, Editions Carrefour Prévention.