«En Europe, un quart des décès de jeunes hommes entre 15 et 29 ans sont liés à l'alcool, ce qui équivaut à 55 000 morts pour la seule année 1999.» C'est l'effrayante constatation qu'a faite la directrice générale de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), Gro Harlem Brundtland, à l'ouverture d'une conférence interministérielle sur les jeunes et l'alcool qui se tient depuis deux jours à Stockholm. Une étude réalisée par des spécialistes suédois sur 95 000 jeunes de 30 pays et publiée à l'occasion de la réunion de l'OMS affirme que plus d'un jeune Européen sur deux a déjà été ivre à 16 ans.

«La situation est particulièrement alarmante dans l'est de l'Europe où la consommation d'alcool a explosé ces dernières années, explique Thomas Zeltner, directeur de l'Office fédéral de la santé publique (OFSP), présent à Stockholm. Cet état de fait, dû à la dégradation sociale de ces pays et à l'augmentation de la production locale, a pour conséquence une hausse de la violence.» Quant à l'Europe occidentale, les chercheurs notent une harmonisation des comportements face à l'alcool. «Auparavant, les cas d'ivresse étaient moins fréquents chez les jeunes des pays méditerranéens que dans le nord de l'Europe. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, rapporte Thomas Zeltner. Les boissons à forte teneur en alcool sont de plus en plus prisées par les jeunes consommateurs, dans le nord comme dans le sud de l'Europe.»

Et les fabricants de spiritueux sont désignés comme responsables de ces nouvelles habitudes: «En axant leurs publicités sur un mode de vie jeune, sur le sexe, le sport et le plaisir, les grands fabricants d'alcool essaient d'instaurer une habitude de consommation de ces boissons à un très jeune âge», s'insurge Gro Harlem Brundtland. Les produits qui mélangent boissons fruitées et spiritueux comme la vodka ou le whisky et connus sous le nom d'«alcopops» sont également montrés du doigt, leur goût sucré étant particulièrement prisé par le jeune public.

En Suisse, si la consommation d'alcool a peu augmenté chez les adolescents ces dernières années, les usages se sont ici aussi modifiés. Richard Müller, directeur de l'Institut suisse de prévention de l'alcoolisme et autres toxicomanies (ISPA), a fait le voyage de Stockholm dans la délégation suisse. «Chez nos jeunes, la signification de boire a changé, résume-t-il. Ce n'est pas le plaisir de boire qui est important, mais l'ivresse qui en résulte. Une tendance qui va de pair avec l'augmentation de la consommation du cannabis et de la cigarette.» En 1998, une enquête menée auprès des écoliers suisses a constaté qu'un tiers des garçons de 15 ans avaient déjà été au moins une fois ivres dans les deux mois précédant l'étude, le taux s'abaissant à 22% pour les filles.

«Les jeunes recherchent la défonce sans savoir les risques qu'ils encourent, constate Marie-Claude Axilais, chargée de projet de prévention à l'ISPA. Pourtant, un coma éthylique peut mener à la mort. De plus, les dommages sur le foie et les risques de dépendance sont nettement plus importants avant l'âge adulte.» Comme dans les autres pays d'Europe, les adolescents suisses se tournent de plus en plus vers les spiritueux pour arroser leurs soirées: vodka-Coca, whisky-Coca et Malibu orange sont en hausse. A côté des opérations marketing, une des raisons invoquées est la baisse depuis juillet 1999 du prix des spiritueux importés: en un an, leur consommation chez les garçons entre 15 et 29 ans a fait un bond de 52%. Quant aux «alcopops», ils ne sont plus la boisson de prédilection des jeunes Suisses depuis que la Régie fédérale des alcools a décidé de hausser leur coût en 1998. A la recherche de nouvelles saveurs sucrées et enivrantes, les adolescents privilégient désormais les boissons énergétiques (telles que le Red Bull) et les spiritueux.