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En Suisse, les couples entre 32 et 58 ans avec enfants sont moins heureux que ceux qui n’en ont pas.
© Roethlin / Keystone

Société

En Suisse, la famille n’est pas à la fête

Faire des enfants, c’est le pied géant? En Suisse, c’est plutôt l’enclume, constate une enquête menée pendant cinq ans au niveau national. Et, pour ce qui est de l’égalité hommes-femmes sur le plan parental, on frise le naufrage

En matière familiale, la Suisse est à la traîne de l’Europe. La nouvelle ne fait pas plaisir, mais elle est incontestable: alors que la France compte 60% d’enfants nés hors mariage, la Suisse n’en compte que 25%. Et alors, direz-vous, qu’y a-t-il de mal à ce que les Suisses choisissent de s’unir pour se reproduire? «Le problème, c’est qu’ils n’ont pas le choix», répond Clémentine Rossier, chercheuse associée à l’Université de Genève. «Les institutions politiques et la réalité économique de notre pays imposent cette option conservatrice. C’est bien simple: soit les Suisses se marient pour avoir des enfants et, dans ce cas, la mère reste beaucoup à la maison, soit ils n’en ont pas.»

Clémentine Rossier est membre du groupe de travail ayant réalisé l’«Enquête sur les familles et les générations 2013», éditée par l’Office fédéral de la statistique (OFS) et analysée par le Pôle de recherche national LIVES. Enquête dont les résultats viennent de faire l’objet d’un colloque, jeudi dernier, à Berne.

«Des facteurs cumulés»

Entre autres joyeusetés, ce pointage national établit également que les parents âgés de 30 à 60 ans sont moins satisfaits de leur sort que leurs contemporains sans enfants. Des enfants dont le taux de natalité, toujours très bas, nous place en queue de peloton européen. Il s’élève à 1,5 enfant par femme, chiffre inchangé depuis les années 1970, alors qu’en France, ce taux est en hausse, ces vingt dernières années, avec un résultat de 1,9 enfant en 2017.

A quoi doit-on une telle timidité suisse sur le front de la procréation? «A des facteurs cumulés: manque de prise en charge extra-familiale, absence de congé parental, fiscalité défavorable aux conjoints qui travaillent tous les deux à temps plein… Pas de quoi inciter les mères à travailler, ni les jeunes couples à se lancer dans la parentalité!» observe Clémentine Rossier. Qui note qu’en moyenne une Suissesse attend ses 31 ans pour sa première naissance alors que les Françaises débutent à 28 ans. La Suisse serait-elle «enfant-sceptique»? Entretien.

Le Temps: Pourquoi cette enquête et comment avez-vous procédé?

Clémentine Rossier: L’«Enquête sur les familles et les générations 2013» fait partie d’un programme national qui vise à établir la réalité, mais aussi le ressenti des résidents en Suisse dans les domaines de la famille et de la société. La dernière enquête de ce genre remontait à 1994, mais la prochaine a déjà commencé, car désormais on aimerait recueillir ces données tous les cinq ans. L’investigation a été effectuée par téléphone auprès de 17 288 personnes représentatives, âgées de 15 à 79 ans, avec des questions factuelles, mais aussi sensibles. On a par exemple demandé à nos interlocuteurs d’évaluer la fréquence de leurs sentiments de tristesse sur une échelle de 1 à 4 ou la fréquence des conflits dans le couple. Ainsi, on parvient à montrer qu’entre l’idéal souhaité et la réalité, il y a plusieurs fossés.

Lequel, par exemple?

En matière d’équité au sein du couple, notamment. Lorsqu’on a demandé aux couples avec de jeunes enfants leur scénario rêvé concernant la répartition des tâches, 40% ont répondu qu’ils souhaiteraient avoir chacun un poste à temps partiel de manière à partager équitablement les charges ménagères et le travail. Leur idéal est donc progressiste, mais la réalité l’est nettement moins, puisque seuls 9% des couples atteignent cet équilibre. Dans les autres foyers, dès qu’il y a des enfants, la mère ne travaille pas ou travaille à temps réduit pour assurer la bonne marche de la famille.

On dirait un tableau des années 1950… La mère suisse serait-elle donc toujours derrière ses fourneaux?

(Rires.) En tout cas, elle est beaucoup moins affranchie que ce qu’on aimerait croire. Dans les foyers où il y a des enfants, 23% des femmes suisses ne travaillent pas, 24% occupent un poste inférieur à un mi-temps – souvent un ou deux jours par semaine –, 25% travaillent à mi-temps et seulement 28% occupent un poste supérieur à un mi-temps. Sur le papier, la Suisse s’enorgueillit des 77% de mères qui travaillent, contre 50% dans les années 1970, mais quand on voit les chiffres détaillés, on peut difficilement parler d’égalité!

Pourtant à Genève ou à Lausanne, beaucoup de mères travaillent à plein temps ou à 80%…

Les grandes villes comme Genève, Lausanne, Bâle et Zurich relèvent en effet le niveau grâce à leurs meilleures prestations en matière de lieux d’accueil extra-familiaux. Là, l’équité est un peu plus possible. Sinon, la Suisse se situe à la traîne en matière de crèches. Seuls 5% des enfants de moins de 3 ans sont accueillis dans une crèche plus de trente heures par semaine, alors qu’en France ce chiffre s’élève à 26%, contre 63% au Danemark! Voyez la différence…

Vous dites que la plupart des parents suisses sont mariés. Quelle est l’exacte proportion?

Quelque 75% des parents d’enfants de moins de 25 ans sont mariés. Dans les 25% de ménages restants, on trouve une constellation de situations, dont 12% de familles monoparentales. Le nombre de parents en union libre? Il est de 4,8%. C’est très peu. Et ce qui est troublant, c’est que lorsqu’on demande à ces parents s’ils sont satisfaits de la vie qu’ils mènent, les résultats sont négatifs, alors qu’ailleurs en Europe, les concubins sont aussi épanouis que les couples mariés.

Pourquoi cette différence helvétique?

Sans doute parce qu’encore récemment, rien n’était imaginé en Suisse pour faciliter la vie de ces personnes. Il était compliqué pour les pères non mariés de reconnaître leurs enfants et la charge fiscale était plus lourde pour les concubins que pour les couples mariés. Le droit a récemment changé et les choses vont évoluer. Comme le montrent nos collègues Valérie-Anne Ryser (FORS) et Jean-Marie Le Goff (Université de Lausanne), l’insatisfaction de ces couples hors mariage provient aussi du fait que, comme les partenaires sont souvent très éduqués, ils travaillent tous les deux de manière intense et présentent de grandes difficultés de conciliation sur le plan des tâches à la maison. Il y a beaucoup de fatigue, beaucoup de tension.

Mais alors, vous êtes en train de démontrer que le modèle traditionnel amène plus de détente et de félicité…

C’est évident que lorsque la mère ne travaille pas ou travaille peu, la situation pour le couple et la famille est plus confortable. Quand on questionne ces foyers sur leur fatigue, ils sont évidemment plus reposés que les foyers surmenés. Mais ça ne veut pas dire qu’ils sont complètement satisfaits. Il y a un deuil à faire pour la femme en termes de réalisation personnelle. Alors que si le monde professionnel acceptait les mi-temps pour les hommes comme pour les femmes, un vrai partage des tâches pourrait s’installer et on pourrait alors parler de progrès.

Dans la même idée, il y a ce constat étonnant que les couples avec enfants sont moins heureux que les couples sans enfants…

Oui, cet aspect est aussi très net dans l’étude. Ma collègue de l’Université de Genève, Claudine Sauvain-Dugerdil, a établi qu’entre 32 et 58 ans, le bien-être des couples parentaux est manifestement plus bas que celui des couples du même âge sans enfants. En cause, bien sûr, le souci et la fatigue qu’engendre l’éducation, ajoutés au déficit économique, puisque les femmes travaillent moins. En revanche, cette tendance s’inverse à partir de 60 ans. Les couples sans enfants sont alors moins connectés, moins actifs et moins soutenus que ceux qui ont enfanté.

Autrement dit, les enfants, c’est d’abord un poids, puis ça devient un tremplin?

(Rires.) Disons que faire des bébés en Suisse n’est pas si aisé. Et, vu que dans 75% des foyers avec enfants, les tâches ménagères et éducatives sont toujours assumées par les femmes – le chiffre n’a pratiquement pas évolué depuis les années 1970! –, cette pénibilité est souvent plus ressentie par la mère que par le père.

Qu’en est-il des familles homoparentales? Quel est leur degré de félicité?

Nous n’avions que quatre cas dans la cohorte de personnes interrogées, ce qui n’est pas assez pour établir des constantes. Pour des raisons de dotation de l’étude, nous n’avons pas pu mener la recherche sur ce terrain.

Revenons au mariage. Vous l’avez dit: en Suisse, dans 75% des foyers, les couples parentaux sont mariés, ce qui est beaucoup plus que la moyenne européenne. Pourquoi?

Sans doute parce que, vu que le système est inégalitaire, le mariage garantit la sécurité financière de la femme.

Mais est-ce que les Suisses ne sont pas simplement plus attachés à cette institution?

Non. A la question «Le mariage est-il une institution périmée?», les Suisses ont répondu oui à environ 40%, comme la moyenne européenne. Il n’y a pas chez nous de fascination particulière pour le mariage, mais une obligation pragmatique à le contracter, ce qui, encore une fois, fait de la Suisse un pays coincé dans le moule familial traditionnel.


Les vulnérabilités familiales, constats, explications et politiquesForum de recherche sociologique 2018, conférences du mercredi, accès libre. Les 9, 16 et 23 mai, Uni-Mail, Genève.

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