Il est 2 heures du matin ce 30 avril 1986 lorsque la station de mesures du Weissfluhjoch, près de Davos, capte une brusque augmentation du taux ambiant de radioactivité. Quatre jours après l'explosion du bloc No 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl, le nuage radioactif venu d'Ukraine pénètre dans le ciel suisse. Au milieu de l'après-midi, il est détecté au-dessus de Fribourg. Avant la fin de la journée, à une vitesse de 15 km/h, il a traversé tout le pays.

Les doses d'irradiation véhiculées par le nuage sont restées globalement très limitées sur le territoire de la Confédération. Elles ont représenté 0,5 mSv (milli-Sievert) ces 20 dernières années en moyenne nationale, alors que la quantité habituelle reçue annuellement par habitant est de 4 mSv, dont 1,6 mSv pour le seul radon. Mais la contamination n'en a pas moins été sérieuse: les maximums enregistrés ont été sensiblement plus élevés que les valeurs limites recommandées et le nombre de décès supplémentaires dus au cancer devrait s'élever en définitive à quelque 200.

Une fois l'alerte passée, les autorités ont par conséquent ressenti le besoin de mieux protéger la Suisse contre ce genre de risques. Pour ce faire, elles ont notamment conclu des accords internationaux concernant le partage d'informations et distribué des tablettes d'iodure de potassium aux populations occupant un rayon de 20 km autour des centrales nucléaires. Et puis, elles ont réalisé un effort particulier en faveur du système d'alerte, afin de le rendre le plus fin et le plus rapide possible.

«Nous avions jusqu'alors l'expérience des essais nucléaires atmosphériques, américains et russes jusqu'au début des années 60, puis également chinois, explique Christophe Murith, secrétaire scientifique de la Commission fédérale de protection contre les radiations et de surveillance de la radioactivité. Or, ces essais ont des retombées uniformes, qui surviennent essentiellement lors de précipitations, soit dans des conditions météorologiques bien particulières. Les effets de Tchernobyl, eux, se sont révélés tout autres. Ils ont notamment été très inégaux selon les régions. Ces considérations nous ont conduits à revoir en profondeur et à élargir considérablement notre dispositif.»

Les stations de mesures se sont depuis multipliées de manière spectaculaire. Au nombre de 12 il y a 20 ans, toutes installées à proximité immédiate des centrales nucléaires, elles sont aujourd'hui 58, réparties sur l'ensemble du territoire suisse, au sein du seul Réseau atomique de mesure et d'alarme pour l'irradiation ambiante (NADAM). Et beaucoup d'autres s'y ajoutent. A commencer par les 57 stations du Réseau automatique de surveillance du débit de dose au voisinage des centrales nucléaires (MADUK), installées comme leur nom l'indique dans des zones précises et spécialement sensibles. Et les 11 du réseau RADAIR, attaché à la surveillance aux frontières et en haute altitude, qui seraient les premières à donner l'alerte en cas de répétition du scénario Tchernobyl: un nouveau nuage venant de l'étranger.

«A l'époque, nous n'avions pas d'équipement fixe au Tessin, le canton qui s'est avéré finalement le plus contaminé, et nous avons dû y descendre avec du matériel mobile pour réaliser les mesures nécessaires», se souvient Christophe Murith. Les temps ont bien changé. Les informations, désormais, abondent. Le taux de radioactivité est contrôlé en tout lieu et en tout temps. Les stations du réseau NADAM, pour ne prendre que cet exemple, opèrent des prélèvements toutes les dix minutes, pour les transmettre aussitôt au Centre national d'alarme (CENAL). Qui se charge de les analyser au fur et à mesure de leur arrivée, pour prévenir les autorités de tout dépassement, même minime, des seuils autorisés.