Le smog électrique, ce brouillard impalpable de champs électromagnétiques qui imprègne l'environnement, sera bientôt réglementé en Suisse. Le projet de l'Ordonnance sur la protection contre le rayonnement non ionisant (ORNI) a en effet été mis en consultation mardi dernier par le Département fédéral de l'environnement, des transports, de l'énergie et de la communication (lire LT du 17.2). Pour l'essentiel, ce texte ne fait que mettre noir sur blanc des dispositions en général déjà appliquées pour éviter les nuisances dues aux lignes électriques et autres émetteurs, radars, stations de transformations ou caténaires de chemins de fer. Il souhaite également, en se référant au principe de précaution, protéger des lieux à utilisation sensible, telles que les écoles, les habitations ou les hôpitaux, en établissant des «zones franches» où de telles constructions sont interdites. L'ordonnance veille enfin à ce que l'intensité du smog électrique dans l'environnement reste la plus basse possible, en exigeant que les installations électriques ou des antennes soient conçues pour limiter la production de ces rayonnements. Elle ne traite en revanche pas des téléphones portables (lire ci-dessous).

Le domaine est sensible. Nombreux sont ceux qui sont persuadés que les écrans d'ordinateur, les Natel ou les lignes à haute tension provoquent des cancers. A ce jour, sauf pour des expositions à des rayonnements intenses, les effets biologiques des champs électromagnétiques générés par tout appareil électrique en fonction ne sont encore que peu documentés scientifiquement. Voyage dans un monde où les certitudes sont rares et les suspicions très nombreuses.

Les effets biologiques des champs électromagnétiques à très haute intensité sont connus. Lorsque les rayonnements sont dans le domaine des basses fréquences (les lignes à haute tension par exemple), ils induisent des courants électriques dans la peau ou les muscles. A haute fréquence (radars ou émetteurs puissants), ils provoquent l'échauffement des tissus, un peu comme le ferait un four à micro-ondes. Bien connues, ces nuisances sont déjà épargnées depuis longtemps aux humains: les différentes réglementations se réfèrent aux valeurs limites d'exposition établies par la Commission internationale de protection contre les rayonnements non ionisants (ICNIRP).

Les craintes sont donc focalisées sur les effets chroniques qui pourraient survenir suite à des expositions prolongées à des rayonnements de faible intensité. De nombreuses études ont été réalisées mais, trop ponctuelles ou difficiles à interpréter, elles ne sont guère concluantes. C'est pourquoi l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a décidé, il y a déjà trois ans, de procéder à une gigantesque étude internationale pour tenter d'y voir plus clair. Baptisé Projet international «Champs électromagnétiques (CEM)», il devrait répondre d'ici cinq ou six ans à de multiples questions.

Des recherches ont par exemple montré que le fait d'habiter à proximité de lignes à haute tension pourrait augmenter de 50% le risque de leucémie chez les enfants. «Comme ces études sont rétrospectives, il est très difficile d'estimer après coup l'intensité des champs auxquels les personnes ont été exposées, explique Michael Repacholi, directeur du projet CEM à l'OMS. Un vaste effort doit être entrepris pour vérifier la réalité de cette association.» Michael Repacholi tient toutefois à rassurer: «Les études effectuées n'ont pas fait apparaître une épidémie. Le taux de leucémie chez les enfants passerait d'un cas pour 10 000 à 1,5 cas pour 10 000.» D'autres études semblent montrer que ces mêmes champs électromagnétiques inhiberaient la production nocturne de la mélatonine, une hormone qui joue un rôle dans notre horloge interne. Comme certains soupçonnent que la mélatonine a un effet protecteur contre le cancer du sein, le lien de cause à effet a été établi entre ligne électrique et cancer. «Pour l'instant, les résultats que l'on possède ne permettent pas de confirmer ce lien», poursuit le spécialiste.

Autres accusés, les Natel, qui émettent des ondes à haute fréquence et, forcément, près de la tête de l'utilisateur. Des chercheurs australiens ont en effet réussi à générer des tumeurs cérébrales avec ce type d'ondes. Leur matériel: des souris modifiées génétiquement pour les rendre susceptibles au cancer. Difficile donc de transposer ces résultats sans autre sur les humains. Selon d'autres travaux, ces mêmes rayonnements pourraient provoquer d'autres types de cancer, comme les leucémies ou les lymphomes.

Il existe enfin toute une liste d'autres maux attribués aux champs électromagnétiques. Troubles du sommeil, éruptions cutanées, stress, migraines, vertiges… «Certaines personnes y sont peut-être plus sensibles que d'autres, suggère Stefan Joss, adjoint scientifique à l'Office fédéral de l'environnement, des forêts et du paysage. Parfois le passage d'un électrobiologiste, qui donne des conseils au sujet de l'installation électrique de la maison, peut suffire pour les soulager.» Afin de vérifier cette sensibilité aux champs faibles, l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich a débuté une étude qui consiste à mesurer l'effet des champs électromagnétiques sur le sommeil. Les gens apparemment sensibles sont confrontés ou non – ils ne le savent pas – à un champ, le tout sous l'œil d'un «dormographe», un dispositif qui mesure les mouvements durant la nuit. De plus, les dormeurs doivent au matin coucher par écrit leurs impressions sur la qualité de leur sommeil. Ce sont de telles études à l'aveugle qui concluront avec certitude si le smog électrique est indisposant, voire présente un risque pour la santé.