«Comme tu as l'air reposée aujourd'hui!» Les plus honnêtes répondront qu'ils ont eu recours à une injection de Botox pour effacer temporairement leurs rides. Avec 1,6 million d'interventions annuelles, c'est de loin le traitement esthétique le plus souvent réalisé aux Etats-Unis. Le geste s'est banalisé au point qu'il est du meilleur ton, tant au pays de l'oncle Sam qu'en Grande-Bretagne, de participer à des «Botox parties», au cours desquelles un groupe d'amies va se faire traiter ensemble, coupe de champagne et petits fours à la main. C'est la version XXIe siècle des soirées Tupperware. Une banalisation qui inquiète certains professionnels. Car, à l'origine, le Botox est un produit utilisé en médecine (lire encadré).

Mais on assiste à une vraie vague de fond de son utilisation en esthétique. En Suisse, comme dans les autres pays riches, le marché du Botox a augmenté de 25 à 35%, toutes indications confondues. Une évolution qui devrait se confirmer cette année, selon la firme américaine Allergan, qui fabrique ce produit. Si bien que Swissmedic, pour faciliter la distinction entre les deux usages, vient d'enregistrer sous le nom de Vistabel la copie conforme du Botox. Les deux produits contiennent la même toxine et sont fabriqués par le même laboratoire. Désormais, les médecins devront utiliser le Vistabel pour le traitement antirides, et le Botox pour celui du torticolis congénital, par exemple. La Suisse est le premier pays en Europe à séparer clairement les utilisations thérapeutiques et esthétiques de la toxine. Aux Etats-Unis, c'est chose faite depuis ce printemps.

Pour Heiner Frost de Swissmédic, cet enregistrement distinct est important: «Le Botox était utilisé dans certaines indications que nous n'avions pas approuvées. Désormais nous avons établi un cadre pour le volet esthétique – laps de temps minimum entre les traitements, concentration du produit – des injections de toxine botulique. Il est essentiel également que les personnes qui administrent ces traitements soient bien formées.»

C'est justement ce que demande Peter Misra, neurologue au National Hospital for Neurology de Londres, dans un éditorial paru samedi dans le British Medical Journal (BMJ). Le scientifique s'émeut de la légèreté avec laquelle les femmes se font injecter les fameuses toxines, de l'image de «médicament glamour» que véhicule le Botox, et s'interroge sur l'effet à long terme de ces traitements.

A l'Hôpital cantonal de Genève Michel Chofflon, médecin adjoint à la clinique de neurologie, craint les dérives potentielles du traitement alors que la demande ne cesse de croître. «On peut imaginer que des personnes non formées l'appliquent. Il me semble que l'on ne peut pas utiliser l'armement thérapeutique à notre disposition pour tout et n'importe quoi.» Ceci posé, le médecin admet qu'il a vu très peu de complications dues à l'utilisation esthétique de la toxine. «Une personne a été hospitalisée, il y a peu, en raison d'une paralysie de l'oculomotricité (mouvement des yeux), nous avons mis deux jours avant de trouver qu'il s'agissait du Botox! Mais il s'agit d'une complication sur des centaines de milliers d'injections. Et ces paralysies sont réversibles.»

Les médecins qui pratiquent ces interventions estiment eux aussi qu'une bonne formation est indispensable. Phillip Levy, dermatologue à Genève, remarque que ce n'est pas toujours le cas dans certains pays d'Europe: «Un traitement mal fait n'est pas dangereux, les doses sont quasiment homéopathiques, mais les gens ne viennent pas pour avoir le visage de travers pendant quatre mois!» Le dermatologue s'enthousiasme pourtant pour ce lissage sans chirurgie. «Lorsque c'est bien fait, à bon escient, c'est magique», dit-il.

Et quel est le profil des personnes qui demandent ce coup de baguette magique? «Il y a des avocates qui disent que leur clientèle préfère se tourner vers des «jeunes», plus dans le coup, des enseignants qui ne veulent pas avoir l'air trop vieux, de nombreux médecins qui souhaitent gommer leur air fatigué. En fait, les gens subissent une grande pression pour avoir l'air dynamique. Ils sont jugés sur leur aspect. Mais il faut aussi savoir dire non, lorsque le traitement n'est pas approprié.»

Brigitte Bachmann, dermatologue à Versoix, remarque qu'alors que nous vivons une époque très stressante, il importe d'avoir l'air détendu. Même si cette apparence tient aux injections, elle permet aux personnes traitées de reprendre confiance. «Les gens vont effectivement mieux, et je dois dire que j'adore cet aspect du traitement qui induit une véritable amélioration de la qualité de vie.» Brigitte Bachmann ne banalise pas pour autant le recours à la toxine botulique. «Il est impératif de rester très vigilant, comme pour toute injection, car le risque zéro n'existe pas. Le savoir faire est également primordial, il faut bien connaître l'anatomie, un geste malheureux peut provoquer la chute d'une paupière, ou une asymétrie.»