Nous vivons toujours plus seuls. Et si nous manquions de chiffres pour entériner cet état de fait, une projection de l’OFS publiée cette semaine vient à la rescousse. Depuis 1990, les ménages suisses constitués d’une seule personne sont les plus nombreux, et le scénario examiné d’ici à 2050 montre que la tendance se poursuivra: les ménages d’une personne subiront l’accroissement le plus marqué. Ils passeront de 1,4 à 1,8 million, soit une augmentation de 30%. Pourquoi cette multiplication des mono-foyers, et quelles sont leurs conséquences? Le Temps a posé la question à Luca Pattaroni, maître d’enseignement et de recherche au laboratoire de sociologie urbaine de l’EPFL.

Le Temps: Selon les projections de l’OFS, le nombre de ménages composés d’une personne est amené à croître. Quels sont les facteurs expliquant cette évolution?

Luca Pattaroni: L’un des facteurs principaux est le vieillissement de la population. Une bonne partie de ces ménages sont composés d’une personne âgée; les enfants partent et souvent, malheureusement, un des partenaires décède. Ensuite, il y a des effets de revenu, c’est-à-dire qu’une partie des personnes entre 20 et 40 ans qui commencent à travailler peuvent accéder à un logement et ne se mettent pas forcément en ménage, même lorsqu’elles sont en couple. Il y a tout un pan de jeunes adultes qui préfèrent vivre seuls. Ensuite, il y a le phénomène des «appartements relais» lorsqu’un couple se sépare et qu’il faut trouver une solution rapide. L’augmentation des divorces fait qu’il y a désormais davantage de personnes entre 40 et 60 ans qui se retrouvent seules. En revanche, l’allongement des études contrebalance cette tendance avec une durée d’habitat prolongée chez les parents ou le recours à la colocation.

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Le vieillissement de la population mis à part, payer un loyer seul n’est pas accessible à n’importe qui…

Bien sûr. Mais en Suisse, il y a quand même des personnes à revenus suffisants pour se le permettre, même si les locations de studios sont de plus en plus chères. Ce qui a pu être montré sur les vingt à trente dernières années, c’est une augmentation de locations d’appartements de trois à quatre pièces par des personnes seules. Il s’agit là d’une catégorie de jeunes professionnels qui ont les moyens. A l’inverse, la précarisation de l’emploi induit – et c’est notoire dans les grandes villes européennes – une augmentation des colocations de trentenaires, voire de quadragénaires, qui n’ont plus les moyens de vivre seuls.

Les carrières féminines augmentent et, avec elles, la possibilité pour les femmes d’avoir non seulement une «chambre à soi» comme le disait Virginia Woolf, mais un appartement

Le phénomène est-il plutôt propre aux villes ou aux zones périurbaines et rurales?

Les ménages d’une personne se trouvent en effet plus souvent en ville mais aussi dans les vallées vieillissantes – et en voie de dépopulation – des Alpes comme au val d’Anniviers, au val de Travers ou au Tessin. Le Val Onsernone compte par exemple plus de 45% de personnes vivant seules. Par contre, pour les populations plus jeunes, les situations qui amènent du revenu ou entraînent la possibilité de se retrouver seul durant des moments de formation, par exemple, sont en général liées à des environnements urbains. C’est dans les villes que l’on se forme et que l’on trouve des métiers à haute valeur ajoutée.

On voit parallèlement se développer les colocations, voire davantage de coopératives d’habitat communautaire. Les deux tendances s’opposent-elles?

Pas vraiment. Les coopératives de logement essaient aujourd’hui de créer des lieux où les personnes seules peuvent partager des facilités (cuisine, etc.) tout en préservant leur intimité. On voit ainsi se développer ces grands appartements collectifs, des «clusters», où chaque personne dispose de l’équivalent d’un studio. Ça a l’intérêt de garantir une forme de vie privée, ce qui est intéressant, notamment pour des familles monoparentales et des personnes âgées actives. Ces solutions permettent d’articuler deux questions essentielles: une partie de la population souhaite vivre seule, être maîtresse de son espace. Dans le même temps, on observe une augmentation du sentiment de solitude, y compris chez les jeunes dans la dernière décennie.

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Peut-on dire qu’auparavant la solitude était mal vue et qu’elle est désormais glorifiée?

C’est plus complexe. Vivre seul ne veut pas dire vouloir la solitude, au contraire. Il y a par contre une réelle quête d’indépendance qui n’est plus réservée aux hommes adultes, même si ces derniers demeurent surreprésentés dans les personnes vivant seules entre 20 et 50 ans. En dehors du vieillissement qui impose des solitudes, l’un des mécanismes qui entrent en jeu, c'est les carrières féminines. Elles augmentent et, avec elles, la possibilité pour les femmes d’avoir non seulement une «chambre à soi», comme le disait Virginia Woolf, mais un appartement.

D’aucuns diraient que cette propension à vivre seul est le fruit d’une société à l’individualisme exacerbé…

C’est pour partie vrai si on l’entend dans le sens où les personnes sont moins prêtes à supporter un ensemble de contraintes de la vie à plusieurs. On l’a vu venir avec l’idée de la chambre pour chaque enfant, on le retrouve avec les coopératives post-squats qui deviennent soucieuses de garantir que chacun·e puisse aller à son rythme. On peut appeler ça «individualisme», mais c’est aussi une quête fondamentale pour chacun·e de maîtrise de ses conditions de vie. La notion d’individualisme suppose un ensemble d’idées préconçues sur la perte du collectif, mais, en même temps, il y a des personnes qui vivent seules et développent des engagements associatifs, des vies de couple…

C’est, au fond, un mouvement de recomposition des rapports de soi à l’autre, dans le rapport au couple et à la famille. Plus largement, c’est le fruit d’une société dont les modèles collectifs – on vit chez ses parents, on les quitte pour emménager en couple, on a des enfants – ont changé. Il y a déjà eu un gros mouvement de réduction de la taille des ménages au XXe siècle par rapport au XIXe où plusieurs générations vivaient sous le même toit. Ce mouvement se poursuit tout en se complexifiant. L’équilibre délicat entre la vie solitaire et la solitude devient alors un nouvel enjeu de société.