Hier, la délégation suisse a présenté au 3e Forum mondial de l'eau, qui se tient cette semaine à Kyoto, un texte qu'elle estime digne de pouvoir figurer sur la déclaration ministérielle finale. Selon elle, on devrait considérer l'eau comme un bien commun à toute l'humanité – et son accès comme un droit fondamental –, tout en tenant compte des valeurs économiques, sociales, culturelles et écologiques qui lui sont associées. Résultat: un bide. Sur la centaine de pays représentés, seuls le Brésil et le Mexique ont soutenu la proposition. Il est probable que ce petit article helvétique n'apparaisse pas dans la version finale. Commentaire de Thomas Zeller, de la Direction du développement et de la coopération (DDC): «Je remarque que, pour la majorité des pays, l'eau est avant tout un bien économique, qui doit pouvoir être acheté et vendu.»

Cette intervention de la délégation suisse au Japon est emblématique des efforts qu'elle déploie pour éviter de voir tomber l'approvisionnement en eau potable dans une privatisation «pure et dure». La DDC, en collaboration avec le Secrétariat d'Etat à l'économie (Seco) et la compagnie de réassurance Swiss Re, a déjà présenté trois fois depuis le début du forum son idée d'élaborer des directives, une sorte de «code de conduite», qui réglementerait les relations entre les secteurs privé et public. Ce projet a débuté il y a une année sous l'impulsion de Swiss Re.

«Nous rejetons l'idée d'une privatisation à 100%, mais il est impossible de satisfaire les besoins de la population mondiale en eau potable sans impliquer le secteur privé, estime Thomas Zeller. L'argent public n'y suffirait pas. Mais il est indispensable que ce partenariat entre le privé et le public soit réglementé, ne serait-ce que pour éviter que les mêmes fautes ne se reproduisent à chaque fois. Nos propositions ont provoqué de bonnes réactions. Plusieurs institutions et représentants de collectivités sont venus vers nous pour nous soutenir.»

L'initiative est judicieuse dans la mesure où la tendance mondiale actuelle est la multiplication des privatisations des systèmes d'approvisionnement en eau potable. Et de nombreux exemples (rappelés au souvenir des délégués par des affiches disposées un peu partout aux alentours des lieux de réunion) font craindre le pire. Celui de Cochabamba en Bolivie est édifiant. En 1999, sous la pression du Fonds monétaire international, l'approvisionnement en eau dans la ville andine, dans un état déplorable, est entièrement confié à un consortium international d'entreprises privées. Il s'ensuit une hausse brutale et importante du prix de l'eau. Les factures doublent, triplent. Certains foyers, qui vivent avec 100 dollars par mois, doivent en consacrer 20 uniquement pour l'eau. Furieuse, la population se révolte. De janvier à avril 2000, elle alterne entre grèves et manifestations. Après plusieurs tentatives de réprimer les mécontents, le gouvernement finit par capituler et abandonne son plan.

«Dans ce cas, un des plus graves problèmes a été le manque de concertation et de communication entre les différentes parties: les usagers, le gouvernement et les entreprises, note Thomas Zeller. C'est un problème délicat puisque, schématiquement, le secteur public craint que les industriels ne soient uniquement intéressés par le profit, et le secteur privé estime que les pouvoirs publics sont inefficaces.»

Un contre-exemple de Cochabamba est celui, voisin, de La Paz, la capitale de la Bolivie. Les pouvoirs publics ont signé un contrat avec une entreprise française qui lui donne le droit d'exploiter l'eau. Elle avait en revanche l'obligation d'approvisionner, dans un délai de cinq ans, toute la population de la ville. C'est ce qui s'est passé. «J'ai habité là-bas à l'époque et la situation était absurde, se souvient Thomas Zeller. Etant connecté au réseau, je payais mon eau moins cher que le gardien de ma maison, qui devait aller l'acheter par bidons entiers au distributeur.»

Le code de conduite devra justement permettre de favoriser ce type de partenariat: l'entreprise exploite la ressource et en tire des profits, les pouvoirs publics fixent des règles qui assurent un approvisionnement équitable. Il est tout aussi important que la compagnie qui décroche un tel contrat investisse dans la région, pour assurer des retombées économiques. «Il peut arriver que des entreprises truandent des villes, surtout celles des pays pauvres qui n'ont pas beaucoup d'argent, poursuit Thomas Zeller. Un des efforts de la DDC, justement, est de former les pouvoirs publics du tiers-monde à se comporter plus sévèrement vis-à-vis des industries, même s'ils dépendent d'elles du point de vue économique.»