Mobilité

La Suisse s’emmêle les bornes

L’installation de stations helvétiques pour véhicules électriques s’accomplit dans le désordre, sans concertation, ni planification. Elle est laissée à la concurrence féroce d’opérateurs privés. Faut-il, comme le suggère un député vaudois, que l’Etat s’en mêle?

La situation évoque celle des chemins de fer à la fin du XIXe siècle en Suisse. Une multitude d’opérateurs privés, une concurrence agressive, un manque de concertation qui retombait sur l’utilisateur et menaçait la cohésion nationale. Si bien que la Confédération s’en mêla, décrétant la nationalisation d’une bonne partie du réseau ferroviaire.

Un bon siècle plus tard, nous y revoilà. Solution – parmi d’autres – à la diminution des émissions de CO2, l’électromobilité devrait croître fortement dans les prochaines années. Pour que les automobilistes s’emparent de ce mode de propulsion décarboné, il faut deux choses: des véhicules convaincants et une bonne infrastructure de recharge. Les premiers commencent à être mis sur le marché, dotés d’une autonomie qui dépasse les 200 ou 300 km. Sous la pression des gouvernements et du Dieselgate, les constructeurs mondiaux amorcent enfin le tournant électrique, promettant nombre de modèles d’ici à 2020.

Esprit borné

Le second, le réseau de recharge, accélère lui aussi sa mise en place, comblant peu à peu le retard pris par la Suisse sur ses voisins. Mais il le fait en ordre dispersé, sans cohérence cantonale ni nationale, chaque opérateur critiquant l’autre, au détriment de l’utilisateur de base. La situation habituelle des ruées vers l’or énergétique. Avec ses pionniers qui tirent parti d’un marché dérégularisé, que chacun – entreprises électriques, sociétés privées, marques automobiles, compagnies pétrolières soudain intéressées par les batteries – sent qu’il sera à terme profitable.

Constatant que l’électromobilité sera l’un des axes de sa politique énergétique, la Confédération tente un effort de coordination et planification. Via l’Office fédéral des routes, elle encourage l’implantation de bornes de recharge rapide sur les aires de repos des autoroutes, zones qui sont sa propriété. Et recommande aux cantons de faciliter l’équipement de leurs propres propriétés autoroutières: les aires de ravitaillement.

Voilà qui est prometteur pour le transit national et international, dans la perspective de l’accroissement programmé de l’électromobilité. Mais aux niveaux cantonaux, régionaux ou communaux? Rien de cela. A quelques exceptions près, comme Berne, qui a déjà équipé de bornes toutes ses aires de repos sur autoroute. Pas de plan directeur, de schéma d’implantation des infrastructures, d’attention accordée à la cohésion territoriale, par exemple entre les zones urbaines, rurales ou montagnardes. Chacun fait ce qui lui plaît. La courte vue prédomine.

Difficile d’accès

Dans le canton de Vaud, un politicien a décidé de réagir. Député, municipal des Energies à Yverdon-les-Bains, géographe, Pierre Dessemontet vient de déposer un postulat au Grand conseil. L’intitulé est clair: «Pour une politique cantonale en matière de recharge des véhicules électriques.» Pour le député, la mobilité décarbonée s’inscrit dans la politique vaudoise de promotion et de subventionnement des énergies renouvelables et locales, comme photovoltaïque. Mais le canton manque encore d’un réseau dense de bornes de recharge pour encourager une mobilité individuelle et électrique, en particulier dans les régions périurbaines ou rurales du canton.

«L’implémentation actuelle est désorganisée, note Pierre Dessemontet. Elle est laissée à une dizaine de prestataires privés, sans politique unifiée. On se retrouve avec de nombreuses bornes installées dans des zones industrielles pas faciles d’accès. Ou des hôtels. Pourtant, toutes les conditions favorables sont réunies. Nous avons des électriciens prêts à payer ces infrastructures et à en accepter le risque économique. L’Etat doit maintenant intervenir pour dire où ce réseau devra être déployé.»

Eldorado énergétique

La possible ingérence étatique dans le déploiement de l’infrastructure augmente le voltage interne de François Randin. Le patron de Green Motion, l’un des principaux acteurs de l’installation et de la fabrication de bornes de recharge en Suisse, remarque que les discussions autour du postulat de Pierre Dessemontet prendront bien deux ou trois ans.

Or d’ici là, assure le responsable de l’entreprise du Mont-sur-Lausanne, il aura presque achevé le maillage du canton. Green Motion installe 25 bornes par semaine en Suisse, accroissant rapidement un réseau qui compte déjà 554 points de recharge publique dans le pays. Affirmant être leader du marché (son concurrent Alpiq le prétend aussi), ses ambitions sont grandes.

Qu’on ne parle pas de manque du rôle planificateur de l’Etat à François Randin. Il prend comme exemple du Tessin, où Green Motion a commencé à installer 250 bornes publiques. L’opération est réalisée en partenariat avec les entreprises électriques du canton, dans lesquelles le canton est partie prenante. C.Q.F.D.

Evaluer les besoins

Stéphane Rosset, coresponsable du développement de la mobilité électrique au Groupe E, autre acteur majeur des infrastructures de recharge en Suisse, place l’utilisateur au centre du débat. Un usager qui devra profiter d’un réseau fiable, rapide, disposé aux bons emplacements, accessible de jour comme de nuit, avec des modes de paiement harmonisés et simplifiés.

Stéphane Rosset plaide aussi pour une bonne intelligence de l’évolution des besoins. Comment évaluer avec justesse une structure de recharge dans un pays où les habitants sont majoritairement locataires de leurs foyers, ce qui pose la question des installations à domicile? Comment appréhender l’entrée de nouveaux acteurs comme Ionity, le partenariat des constructeurs automobiles allemands qui entend installer des milliers de stations électriques rapides en Europe? Dès lors, devant une concurrence qui s’annonce encore plus féroce, faut-il ou non que l’Etat impose des conditions-cadres?

Autant de questions auxquelles le marché ou les autorités, ou les deux à la fois, devront bien répondre un jour. 

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