Ceci est une chronique froide. Absolument pas drôle et volontairement dénuée d’émotion.

Je vais parler du suisse-allemand. Mais avant même d’avoir commencé, je sais que j’ai braqué une partie des personnes intéressées au sujet. Elles considèrent ma posture comme illégitime. Le discours distancié sur leur langue les révulse. A leurs yeux, seuls ceux qui ont tété un idiome ont moralement le droit de prendre position à son propos. Un peu comme si seuls les peintres étaient légitimés à parler peinture.

Tant pis, je postule qu’amour et connaissance entretiennent des relations plus complexes. La question du suisse-allemand gagne à être considérée avec un certain détachement.

Un détachement indispensable pour se livrer à des comparaisons, trop rares dans ce débat: les Suisses alémaniques ne vivent pas une situation linguistique exceptionnelle. Des millions de personnes dans le monde ont, comme eux, une langue parlée du cœur et une langue formelle utile pour écrire ou pour s’adresser à des gens d’ailleurs.

Prenez les Tessinois. Ils chérissent leurs dialectes. Lorsque deux étudiants du Sottoceneri se rencontrent à Lausanne, ils se tiennent chaud en parlant leur langue maternelle autour d’une bière. Mais comme ils ont appris l’italien à l’école, ils n’ont aucune difficulté à s’adresser en italien à une personne dont ils n’ont pas encore identifié la provenance. C’est ce qu’ils font, y compris au Tessin.

La diglossie, ce n’est ni bien ni mal en soi. Mais culturellement parlant, on peut dire que plus il y a de langues, mieux c’est: la diversité linguistique, comme la biodiversité, mérite d’être préservée. De ce point de vue, les francophones ont perdu quelque chose en tuant leurs dialectes.

L’inconvénient de la diglossie, c’est que c’est plus compliqué à gérer: pour être à l’aise dans toutes les situations, chacun doit acquérir un solide bilinguisme de départ. Et le risque est plus grand qu’ailleurs de voir une partie de la population maîtriser mal la langue écrite. Le rôle de l’école à cet égard est décisif.

Le Tessin échappe à ce risque. L’Afrique du Nord, autre territoire en situation de diglossie, beaucoup moins. La maîtrise de la langue écrite y est inégale, à l’image du taux de scolarisation. En Suisse alémanique, tout le monde va à l’école. Mais comme le dialecte y occupe une large place, seuls ceux qui prolongent leurs études acquièrent une vraie aisance bilingue: à taux de scolarisation égal, la maîtrise de la langue écrite y est moins bonne qu’ailleurs en Suisse. C’est pourquoi, les autorités scolaires de plusieurs cantons ont instauré l’usage du Hochdeutsch dès les petites classes. Sans grand succès à ma connaissance: le désir de renforcer le bilinguisme est souvent perçu comme une tentative d’assassiner le dialecte. Là non plus, rien d’exceptionnel: la réticence à concevoir la pluralité est un trait très humain.

Les Romands n’y échappent pas. Si tel était le cas, ils auraient résolu depuis belle lurette leur «problème» avec le suisse-allemand. Comment? Facile: enseignement bilingue français-allemand dès la maternelle, puis entraînement à la compréhension des différents dialectes à l’école primaire. Ben oui: si on aime la pluralité, on doit se donner les moyens de la cultiver.

Mais à ce stade, seuls les Tessinois semblent vraiment y tenir.