Les Suisses sont des gens prévenants. Ils sont assurés contre à peu près tout, souvent sans même le savoir. Ils sont ainsi plutôt bien couverts face au risque occasionné par la chute d'un satellite et peuvent attendre sans angoisse le 6 mars prochain, date à laquelle est agendé le sabordage de la station russe Mir, arrivée en fin de vie après quinze ans de service. Toutes les personnes et de très nombreux biens seront indemnisés si d'aventure un boulon de l'hôtel spatial devait atterrir sur sol helvétique.

C'est l'assurance accidents, obligatoire en Suisse, qui prendra en charge les frais occasionnés par les improbables blessures provoquées par la chute de la station. Selon la caisse nationale suisse d'assurance en cas d'accidents (SUVA), un morceau de satellite qui tombe du ciel entre en effet très précisément dans la définition de l'accident, une «atteinte dommageable soudaine et involontaire portée au corps humain par une cause extérieure extraordinaire».

Quant aux biens, ce sont les assurances incendie qui prévoient le cas dans leurs dispositions générales. Outre les feux et les événements naturels, les assureurs couvrent en général les dommages causés aux bâtiments et au mobilier «par la chute et l'atterrissage forcé d'aéronefs et de véhicules spatiaux ou de parties qui s'en détachent, ainsi que par les météorites et autres corps spatiaux». Selon un expert de l'Etablissement cantonal vaudois d'assurance contre l'incendie et les éléments naturels (ECA), cette disposition a été introduite aux débuts de l'aviation pour protéger les biens des Terriens des chutes d'aéronefs et autres ballons, avant d'être élargie aux satellites. La majorité des assurances privées – nous avons consulté les compagnies Generali et Zurich – devraient inclure ce risque.

L'assurance incendie n'est toutefois pas obligatoire dans tous les cantons. En Valais par exemple, les résidants sont libres d'assurer ou non leurs immeubles et leur mobilier. De plus, si certains cantons exigent l'affiliation à un établissement cantonal (Vaud notamment), d'autres laissent le libre choix de l'assureur, cantonal ou privé. Les personnes inquiètes de voir le ciel leur tomber sur la tête feront donc bien de vérifier si elles sont assurées contre l'incendie d'une part, et d'autre part si le risque est réellement couvert par la compagnie privée auprès de laquelle elles ont conclu un contrat.

La chute de débris célestes semble en revanche davantage inquiéter les assureurs automobiles: certains ont décidé d'exclure ce risque de leurs dispositions générales. Une chose est sûre: sans casco, pas de remboursement. Selon les compagnies, une casco complète peut ou non prendre en charge les dégâts. Quant à la casco partielle, si elle devait entrer en matière, ce ne serait que pour les surfaces vitrées, pas pour la carrosserie. Reste donc à parquer judicieusement son véhicule le 6 mars prochain.

Ce jour-là, il sera trop tard pour changer d'assureur, mais les Suisses seront dûment avertis si le danger devait se préciser. La Centrale nationale d'alarme, en contact étroit avec l'antenne de Darmstadt de l'Agence spatiale européenne (ESA), serait aussitôt informée si la trajectoire empruntée par la station spatiale devait dévier sur la Suisse. «Nous avertirions immédiatement les polices cantonales et la population par le biais de la radio et de la télévision, explique Dieter Frei, directeur suppléant. Mais nous ne sommes pas du tout inquiets: la station ne comporte aucun élément radioactif, contrairement au satellite russe qui s'était écrasé en 1978 dans le Nord canadien. Nous n'irions donc même pas recueillir les débris, on les laisserait aux collectionneurs. De plus, le risque que Mir, même devenue incontrôlable, choisisse la petite Suisse pour s'écraser est infinitésimal.»

Car, bien sûr, Mir ne va pas tomber en Suisse. Tout est prévu pour qu'elle sombre aux antipodes, dans une zone du Pacifique Sud peu habitée et peu fréquentée par les routes maritimes et aériennes, située à 3500 kilomètres de l'île de Pâques. De plus, la station est pour l'instant en excellente santé. L'arrimage automatique parfaitement réussi, samedi dernier, du vaisseau-cargo Progress envoyé pour «suicider» la station en la ralentissant en est la preuve incontestable: ce genre de manœuvre très délicate ne pourrait être tenté si la station jouait les toupies. Si elle devait rater son freinage atmosphérique, il y aurait donc de fortes chances que les débris s'échouent sur des îles moins prévoyantes que la Suisse. Les assureurs peuvent aussi dormir tranquilles.