Couper le son. Nombreux sont ceux qui en rêvaient, ils l’ont fait. Cette semaine, YouTube a suspendu pour «au moins sept jours» la chaîne du président américain Donald Trump. Avant cela, Facebook suspendait son compte. Twitter a carrément opté pour la suppression de celui-ci, ainsi que plus de 70 000 comptes affiliés à QAnon, une mouvance complotiste pro-Trump, après la violente invasion du Capitole par une foule de ses partisans. Motif: la préservation de la paix, quand l’incitation à la haine ne peut plus se cacher derrière la liberté d’expression. Mais qui en décide? Qui détient la parole légitime du débat public, et quelles perspectives cette modération graduelle par des entreprises privées laisse-t-elle entrevoir? Le point avec la sémiologue Pauline Escande-Gauquié, coautrice de l’ouvrage L’Autre Visage des réseaux sociaux.

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Le Temps: L’actualité met en lumière l’immense pouvoir politique d’une poignée d’entreprises privées américaines. Quelle est la légitimité démocratique de ces modérateurs pour supprimer les propos d’un président élu ou de ses partisans?

Pauline Escande-Gauquié: Démocratie n’est pas faiblesse, et tolérance n’est pas passivité. Quand l’intolérable survient, il faut agir. Réguler, censurer même, quand les événements débordent, peut se justifier quand il s’agit de combattre collectivement et politiquement tout ce qui menace la paix, le respect, le vivre-ensemble – bref: la survie d’une société dans ses valeurs fondamentales. Cela passe par la neutralisation des discours intolérants sur une prise de parole dans l’agora médiatique. Mais il faut que les acteurs qui réglementent le discours en question obéissent à une charte déontologique validée par les instances publiques et politiques et ses représentants – pas les seules instances privées que sont Facebook, Twitter, ou Google via YouTube. Leur légitimité dans l’urgence est donc selon moi réelle, mais, à moyen terme, la création d’une instance privé-public s’impose pour mettre tout le monde autour de la table.

Où s’arrête la responsabilité et où commence la censure?

A mon sens, et même si la légitimité de l’action des GAFAM devra être validée, l’emploi du mot «censure» est intéressant d’un point de vue sémantique parce qu’il reflète le débat sociétal autour, par exemple, de l’expression «on ne peut plus rien dire». D’un point de vue collectif, la «censure» est un symbole de ce qui fait obstacle à une émancipation sans limites. Et d’un point de vue individuel, elle renvoie au fait qu’il n’y a plus aucune «autocensure» justement aujourd’hui. Tout se déverse plus facilement sur les réseaux sociaux puisque tout est fait pour que cette parole individuelle et intime s’exprime. Le web est son royaume. Pour pousser un peu le débat, on peut noter qu’au début des années 1970, Barthes a expliqué que «la vraie censure ne consist[ait] pas à interdire», mais «à étouffer, à s’engluer dans les stéréotypes»: «la censure sociale n’est pas là où on empêche, mais là où l’on contraint de parler». Il donnait ainsi au mot de «censure» une acception étendue: elle ne consiste pas à ne pas dire, mais au contraire à contraindre de parler même quand on n’a rien à dire. Du coup la parole déborde, on dit n’importe quoi.

Justement, faut-il y voir une forme d’hypocrisie de la part de ces entreprises, dont la conception même peut favoriser le fait de dire «n’importe quoi» et qui soudain se positionnent en sauveuses de la démocratie?

On est à un point de bascule passionnant. Les GAFAM considéraient jusque-là qu’elles n’étaient pas un média, mais un simple tuyau, ce qui les arrangeait bien. Depuis les événements de la semaine dernière, elles ne peuvent plus tenir ce discours ni nier qu’elles participent à la société civile et qu’elles ont une responsabilité collective immense. Avec l’événement du Capitole, on a franchi un cap sur l’imaginaire insurrectionnel contre un pouvoir légitimé par les votes et constitutionnel [l’élection de Joe Biden, ndlr], et ce par un groupuscule QAnon qui se revendique de Trump. Aujourd’hui, la paix est menacée, c’est un fait. Il faut maintenant voir ce qu’elles changeront dans les mois à venir…

Au débat d’arguments ultra-codifié, cher, par exemple, à la scolastique médiévale succède «l’ère du clash sur les réseaux», selon de nombreux observateurs. Les usages numériques rebattent-ils les cartes de la légitimité de la parole dans le débat public?

Le débat public a été immensément influencé par la technologie et, aujourd’hui, il est rongé. Camus, dans ses conférences, montre que le mécanisme de la polémique consiste à simplifier l’adversaire et à refuser de le voir. Dans la disputatio [le débat d’arguments entre deux ou plusieurs interlocuteurs devant un auditoire, ndlr], il y a un «adversaire»: vous avez un point de vue adverse, et donc vous reconnaissez l’autre. Dans la polémique que favorisent les réseaux, il n’y a pas d’adversaire: il n’y a que des ennemis et donc de la violence. Le but n’est pas de discuter, mais de disqualifier dans sa prise de parole.

Indéniablement, toutes les classes sociales peuvent désormais y participer en ligne, contrairement aux débats très encadrés des siècles précédents. Mais cette propension au clash et à l’émotionnel touche, elle, certains des intellectuels les plus éduqués ou favorisés, qui baignent dans cette culture. Donald Trump, avec ses petites formules manichéennes, est l’archétype de la culture numérique. Or, il y a dans l’uniformisation de la pensée des risques totalitaires. Surtout quand cela tourne au messianisme et que l’appareil critique n’est plus possible…

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Vers quoi se dirige le débat public, aujourd’hui?

J’aime bien citer le philosophe Gilles Deleuze: lui estime qu’on est plus dans une société de contrôle que de censure. C’est-à-dire un système de contrôle par les instances médiatiques qui relaient la parole de l’Etat («le masque n’est pas nécessaire» puis «il faut porter le masque», «il faut réduire les contacts,» «nous sommes en pandémie»). L’information passe par des «mots d’ordre» dans une société où on nous dit ce qu’on doit croire. Face à cela, il y a de la résistance parfois légitime, mais il faut rester extrêmement vigilant: la résistance la plus populiste consiste à faire adhérer les masses à la théorie complotiste.

Comment tenter de le préserver?

Le débat démocratique passe par des acteurs auxquels on pense moins, et qui ont pourtant un rôle clé à jouer. Je pense aux corps intermédiaires, aux instances de relais de proximité et de contact où il y a une parole possible (les médecins de famille par exemple, les enseignants, les maires, etc.). Or l’urgence de la situation, qui favorise surtout les contacts en ligne et notamment sur les réseaux, ne le permet pas. Comme disait Roland Barthes, «l’homme descend davantage du signe que du singe»: il a le langage qui lui permet de symboliser le monde, de le comprendre – mais par le biais du logos, c’est-à-dire l’argumentaire, et de la temporalité de la disputatio. Loin du pathos et des raccourcis des réseaux sociaux.