Société

«Le surdoué comprend trop vite, il est soupçonné de ne pas avoir de cœur»

Oui, la surdouance est aussi un filon. Non, les surdoués n'échouent pas plus que les autres à l'école. N'empêche: quelle souffrance que la sous-alimentation intellectuelle! Bertrand Baleydier, président de l'association Vinci, en parle d'expérience, à la veille de la venue à Genève du spécialiste mondial Frank Mönks.

Une expérience pilote à Montreux (LT, 11. 9. 2000), une motion déposée au Grand Conseil genevois: depuis l'année dernière, en Suisse romande aussi, l'école publique découvre le paradoxal problème posé par les élèves surdoués: faute de nourriture intellectuelle suffisante, ils sont en danger de turbulence ou de dépression.

Faut-il créer pour eux des écoles spéciales? Ou chercher des solutions plus souples? Lundi prochain, un spécialiste mondial de la surdouance, le psychologue néerlandais Frank Mönks, président de l'European Council for High Ability, exposera, à Genève, les développements les plus prometteurs de la prise en charge scolaire de ces enfants «différents».

Vinci, l'Association genevoise pour les surdoués, qui l'invite, est aussi à l'origine de la motion au Grand Conseil qui demande un soutien scolaire pour les surdoués. Elle a été fondée il y a deux ans par Bertrand Baleydier. Une manière, avoue ce psychiatre franco-suisse, de rendre justice à l'enfant spécial qu'il a lui-même été. Rencontre.


Le Temps. Vous avez trois enfants et parmi eux aucun surdoué. Déçu?

Bertrand Baleydier: Non, surtout pas, plutôt soulagé.

– Vous avez été un surdoué malheureux?

– A vrai dire, n'ayant pas fait l'objet d'une évaluation en règle, je ne peux pas affirmer que j'étais un enfant surdoué. Mais d'après les récits de ma mère et les indices que j'ai recueillis, j'en avais les stigmates.

– Les stigmates! On est dans le vocabulaire de la souffrance!

– Ce n'est pas facile pour un enfant de se découvrir différent. Lorsque vous comprenez trop vite, vous vous mettez rapidement les gens à dos. Bien des profs se sentent menacés, vos camarades vous traitent de «dico» ou de «Larousse». La haute performance sportive ou musicale est mieux acceptée. La performance intellectuelle, elle, est frappée de suspicion.

– Pourquoi?

– Probablement parce que celui qui a une «grosse tête» est soupçonné de ne pas avoir de cœur. C'est particulièrement vrai pour les filles, qui ont, encore bien plus que les garçons, de la difficulté à s'accepter: les caractéristiques de la surdouance sont si peu «féminines».

– Quels sont les «stigmates» du surdoué?

– Selon la définition actuelle, c'est simplement quelqu'un qui a un Q.I. supérieur à 132. Mais ce critère est insuffisant, le surdoué a d'autres caractéristiques: il apprend vite, souvent seul, il est susceptible, sujet à des sautes d'humeur. Comme il s'ennuie dès que l'enseignant répète une explication, il devient facilement turbulent. Certains enfants souffrent tellement de leur différence qu'ils essaient de l'annuler: ils se laissent glisser dans l'échec, refusent de faire des tests, ils «s'autolobotomisent». Du coup ils peuvent se retrouver en échec scolaire.

– Est-il vrai que la moitié, voire les deux tiers des surdoués seraient en échec scolaire?

– Ce sont des chiffres qui circulent, et que j'ai moi-même relayés. Mais vérification faite, ils ne sont pas fiables: je n'ai trouvé aucune étude qui les confirme. En fait, les surdoués n'ont, en moyenne, pas plus de problèmes que les autres élèves.

– D'où viennent donc ces statistiques exagérées?

– Je l'ignore. Ce qu'on peut dire, c'est que les surdoués ayant des problèmes sont forcément plus visibles que ceux qui n'en ont pas. Et aussi que, la surdouance constituant un filon, certains ont intérêt à dramatiser la situation. Les statuts de notre association excluent tout candidat qui aurait une activité lucrative en rapport avec la surdouance. Toutes les associations ne sont pas aussi tatillonnes.

– Si la situation n'est pas dramatique, pourquoi l'école publique devrait-elle prendre des mesures spéciales?

– Par souci de justice sociale: la population des surdoués est également répartie dans toutes les couches sociales, mais ceux qui sont dépistés et encouragés appartiennent en majorité aux milieux favorisés. Les autres souffrent injustement, parce que leur curiosité, leur envie d'apprendre, ne sont ni reconnues ni nourries.

– La surdouance est-elle innée?

– Bien souvent, c'est donné à la naissance et cela surprend les parents. Mais les conditions d'éducation et de développement jouent aussi un rôle. La question est complexe. Le Q.I., par exemple, n'est pas un indicateur absolument fiable: certaines personnes particulièrement stimulées atteignent le même score qu'un surdoué «naturel». C'est pourquoi, maintenant, on fait des tests de Q.I. «dynamiques», auxquels on soumet la même personne à distance de quelques mois. De plus, pour affiner la description de la surdouance, la tendance actuelle est à rechercher dans quel domaine l'enfant est doué en particulier.

– La différenciation par domaine, c'est aussi la tendance dans l'enseignement?

– Oui, les modèles américains les plus aboutis proposent des modules de matières spécifiques. Cette solution a l'avantage de laisser, le reste du temps, les élèves dans leur milieu scolaire habituel. J'ai demandé à Frank Mönks, dans sa conférence, de se concentrer sur le thème de l'enseignement: il donnera des descriptions détaillées de ces solutions.

– Les membres de votre association se sentent-ils dépassés par leurs propres enfants?

– Il y a de ça, mais le problème de la rivalité se pose davantage à l'intérieur de la fratrie. Je l'ai vécu: longtemps, je me suis interdit d'en faire plus que ma sœur aînée, réputée la plus brillante.

– Finalement, vous vous en êtes pas mal sorti, non?

– Pas trop mal, merci. Notez, j'ai six ans de psychanalyse derrière moi! J'ai dû apprendre à admettre ma différence et à ne pas tout prendre sur moi. Finalement, l'essentiel du problème du surdoué, c'est l'acceptation de soi. Et aussi la réalisation de son potentiel. S'il ne réalise pas ce potentiel, son énergie se retourne contre lui. 

 

«Comment mieux prendre en charge les surdoués», conférence-débat par le prof. Frank Mönks. Lundi 11 juin, 19 h 30-21 h, Centre international de conférences de Genève, 15, rue de Varembé, 1202 Genève. Entrée: 25 fr., membres Vinci: 20 fr.

Frank Mönks est l'auteur de International Handbook of Giftedness and Talent, Elsevier Science Ltd, Oxford 2000.

Vinci Genève, 8, av. Peschier, 1206 Genève. VinciGe@Netscape.net.

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